Il résidait dans ce village lors de votre naissance?
—Oui, monseigneur, car je suis venue au monde en 1573.
—Oh! quel rayon de lumière! fit le vicomte en lisant à haute voix les mots suivants sur la lettre qu'il tenait toujours à la main:
«Ce fut le cinq février mil cinq cent soixante-treize, vers quatre heures du matin, que je donnai le jour au fruit de cet amour malheureux et réprouvé par la justice de Dieu et des hommes. C'était un enfant du sexe féminin. Le chapelain du château la baptisa sous le nom de Guyonne: puis, sans égard pour les prières de la mère qui demandait à voir sa fille, on l'enleva…»
La poissonnière entendit la lecture de ce passage avec une stupéfaction qui touchait presque à l'hébétement. Depuis la veille, elle avait reçu tant de commotions, qu'elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'un affreux cauchemar. Des incidents qui autrefois lui avaient paru sans importance, des souvenirs oubliés, se représentaient en foule dans sa mémoire, se classaient, et formaient comme un fil conducteur dont elle entrevoyait le point de départ, quoiqu'elle ne le distinguât pas encore nettement.
Aussi quand le vicomte, s'interrompant, lui dit:
—Votre enfance, Guyonne, ne vous rappelle-t-elle rien? elle répondit d'un ton assuré:
—Mon enfance me rappelle des choses étranges.
Jean rapprocha son escabeau de celui de la jeune fille.
—J'étais bien petite, poursuivit-elle, quand nous demeurions à Chantenay, aux portes de Nantes. Pourtant j'ai souvenance que chaque dimanche, une belle dame, richement vêtue, venait à notre maison après la grand'messe.