Le soir, le vicomte s'étant, après un repas partagé avec ses compagnons, rendu dans sa chambre, dit à Guyonne, de sa voix touchante et sympathique:

—Maintenant, mon amie, je vais vous rendre l'héritage de vos parents. Voici, ajouta-t-il en ouvrant le coffret, le portrait de votre mère, la noble Élisabeth-Guyonne de la Roche, et voilà la correspondance de vos malheureux parents.

La jeune fille baisa tendrement le souvenir que lui présentait le vicomte, et celui-ci reprit:

—Vous me pardonnerez, j'ose l'espérer, d'avoir violé le secret de ces lettres en apprenant comment elles sont tombées en ma possession.

Ayant raconté ce qui lui était arrivé à bord de l'épave de l'Érable,
Jean continua:

—Quand j'eus forcé la cassette, le portrait qui y était renfermé me frappa vivement. Je savais bien avoir vu quelque part sa ressemblance. Mais sans Philippe qui m'éclaira, je n'aurais pas songé tout de suite à ma bien-aimée.

Guyonne lui pressa la main pour le remercier.

—Alors j'eus l'indiscrétion de lire cette correspondance de deux amants infortunés ici-bas, qui jouissent, sans doute, dans l'autre monde, du bonheur qu'ils n'ont pu obtenir dans celui-ci… Oui, ils se sont bien aimés, eux aussi, votre père et votre mère, ma Guyonne! Oh! j'ai pleuré en parcourant ces pages éloquentes, écrites avec les larmes de la douleur… Votre père, Georges-Arthur-Maxime de Pentoêk, avait de bonne heure embrassé la carrière maritime. A vingt ans on le considérait comme un des officiers les plus distingués dans sa profession. Venu en congé à Nantes, vers 1571, il y fit la connaissance de votre mère, Guyonne de la Roche. Ils étaient beaux tous deux, ils s'éprirent l'un de l'autre. Mais une vieille rancune divisait la famille des de la Roche et celle des Pentoêk. Au mot de mariage avec un Pentoêk, le vieux marquis de la Roche fronça les sourcils, et votre mère fut convaincue que jamais elle n'aurait l'acquiescement de son père. Les obstacles enflammèrent la passion des deux jeunes gens. Ils se jurèrent fidélité éternelle. Un prêtre compatissant consentit à les unir en secret. L'hymen eut lieu dans la cabane d'un paysan. Une seule personne fut mise dans la confidence. Cette personne, ma Guyonne, ce fut Marguerite, votre mère adoptive. Elle était soeur de lait de Guyonne de la Roche. Elle aida sa maîtresse à cacher une grossesse qui ne tarda guère à se déclarer. Puis, à votre naissance, elle vous recueillit et vous éleva comme son enfant. Pendant ce temps, votre père était allé à Brest. C'est là qu'il apprit que sa femme adorée lui avait donné une fille. Oh! vous lirez la lettre qu'il écrivit alors à votre mère, Guyonne! Comme il l'aimait, comme il savait alléger ses peines! Mon Dieu! je voudrais pouvoir vous aimer comme cela…

—Bon ami, poursuivez, je vous prie, dit la jeune fille tout en larmes.

—Hélas! ce que j'ai à vous narrer maintenant est bien navrant. La Navarre, où servait Maxime de Pentoêk, reçut l'ordre d'aller aux Indes. Quatre années s'écoulèrent sans qu'on en entendît parler. Puis la nouvelle se répandit qu'il avait fait naufrage. Ce fut le coup de mort pour votre mère…