Jean de Ganay fit une pause, pour ne pas troubler la douleur de la jeune fille qui éclatait en sanglots; et quand elle se fut un peu calmée, il termina ainsi cette mélancolique histoire:
—Votre père, cependant, n'avait pas péri. Le navire qui le portait ayant sombré sur les côtes des Indes orientales, il y resta jusqu'à ce qu'il pût revenir en France, où il comptait retrouver une épouse chérie et un petit ange pour le consoler de ses malheurs passés. Jugez de son désespoir lorsqu'il rentra à Nantes!… Il demanda Catherine. On ne savait ce qu'elle était devenue…
—Mon ami, murmura Guyonne, d'une voix brisée et en tombant à genoux, prions Dieu pour ceux qui ne sont plus!
X
RETOUR DU CASTOR
Une semaine après, le vicomte Jean de Ganay était complètement rétabli. Par une belle après-midi, il proposa à Guyonne une partie de pêche. La jeune fille s'empressa d'accepter. S'étant munis de lignes, ils montèrent dans un grand canot fait avec les débris de l'Érable et partirent accompagnés du Maléficieux, qui devait remplir l'office de rameur.
Les deux jeunes gens s'assirent à la poupe de l'embarcation, et Philippe, se doutant bien qu'ils songeraient plus à s'entretenir de leur amour qu'à faire la guerre aux habitants des eaux, se plaça de façon à leur tourner le dos. Pour les moins gêner par sa présence, le brave matelot se mit à entonner une vieille chanson guerrière.
Aussi préoccupé de leur avenir qu'ils l'étaient eux-mêmes de leur mutuelle tendresse, Francoeur ne prit garde, ni au temps qui fuyait avec la rapidité de l'aigle, ni à un cercle de petits nuages qui cernait l'orbe du soleil couchant.
Subjugués par les effluves de ce fluide magnétique que l'amour communique et reçoit en même temps par la présence des amants, Guyonne et Jean rêvaient bien plus encore qu'ils ne causaient. Mais cette rêverie était le langage harmonieux de leurs coeurs. Ils lisaient plus aisément leurs pensées que si elles eussent été écrites, ils se comprenaient mieux que s'ils eussent parlé. Le véritable amour est si immatériel que tout effort, tout mouvement physique, pour se promener, lui répugne. C'est une fleur délicate qu'on ne reconnaît qu'à son parfum, à ses couleurs naturelles; une mélodie du soir qu'on savoure silencieusement, et dont on détruirait le charme en la voulant analyser. On peut encore comparer cette sensibilité exquise de tout notre être, quand, aimant sincèrement, nous sommes près de l'objet aimé, à la disposition dans laquelle nous nous trouvons, lorsqu'un soir d'automne, à la tombée du crépuscule, plongé dans un fauteuil, devant un bon feu, nous évoquons les gracieuses images de l'imagination. Elles accourent, nous les voyons, nous les sentons, nous respirons leur haleine, nous devisons avec elles, et nous n'appartenons plus à ce monde. Baigné dans un fleuve de délices, nous désirons nous y noyer, et nous craignons de remuer la tête, nous craignons de bouger, tant nous avons peur d'effaroucher les fantômes de notre somnolence…….
Tout à coup, Philippe Francoeur suspendit son chant et se dressa debout dans le canot.