—Silence, mille sabords, tas de marsouins! cria en ce moment la voix aigre et perçante du locman.
—Cap dé dious! riposta le Provençal, en approchant sa main à demi fermée de son oeil droit pour lorgner le pilote; cap de dious! quel est cè griffon qui pépie là-bas?
—Gare qu'il ne te pose la patte sur l'épaule! dit un Breton.
—Bast! zè lui poserai la mienne autour du col…
—Silence! répéta le locman; si j'entends encore un mot, quarante coups de garcette à toute la bande.
Cette menace rétablit instantanément l'ordre troublé. Ensuite les routiers furent attachés deux à deux; et Guillaume de la Roche et son escorte s'étant mis à leur tête, les exilés commencèrent à sortir du couvent.
Il était environ six heures du matin.
Une foule bruyante, animée, encombrait déjà les rues de Saint-Malo, avide d'assister à l'embarquement des aventuriers. Aux balcons, aux fenêtres et jusque sur les toits des maisons se massaient des grappes de curieux.
C'est que ce n'était pas mince événement en 1598, que le départ d'un navire pour l'Amérique. Cinquante-quatre années s'étaient à peine écoulées depuis que Cartier, ayant mis à la voile dans ce même port, pour explorer la partie du grand continent américain connue sous le nom de Terres-Neuves, avait découvert le Saint-Laurent, et, au retour de leurs différents voyages, les compagnons de l'immortel navigateur avaient raconté tant de merveilles sur ce magnifique pays du Canada, que chacun voulait contempler ceux qui étaient destinée à le civiliser. Aussi toutes les voies sur leur passage étaient-elles encombrées. Mais c'était particulièrement, sur les quais que la foule se pressait en essaims tumultueux.
Là, entre la Manche et les murs de Saint-Malo, se déroulait une vaste esplanade. A son extrémité orientale, vis-à-vis de la mer, on avait élevé un autel champêtre, ombragé par des rameaux de châtaignier. En avant se bouclait une ceinture de soldats, fort affairés à contenir les flots de la cohue grossissante.