L'inculpation qui pesait sur sa tête n'était cependant que le plus minime de ses chagrins; elle avait une croix plus lourde à porter: son aversion pour Chedotel et la passion insensée de ce dernier pour elle.

Cette passion était née le jour même du départ.

Il importe, pour l'intelligence de notre narration, de relater ici quelques événements antérieurs.

Jean de Ganay arraché à la mort par Guyonne, les vêtements du libérateur et du libéré se trouvaient trempés d'eau. L'écuyer ayant changé de costume, fit donner un autre uniforme au faux Yvon. Celui-ci s'empressa de se dépouiller de ses habits humides pour endosser ceux que lui avait apportés le valet du vicomte. Le troc opéré, Guyonne remonta sur le pont, afin d'étendre son sarrau pour qu'il séchât à la brise du soir. Une poche de ce sarrau contenait le billet de Jean de Ganay pour visiter son frère Yvon à la prison de Saint-Malo. Par hasard, cette passe, qui portait simplement le nom de la solliciteuse écrit à l'encre rouge et un cachet aux armes du vicomte de Ganay, par hasard, disons-nous, cette passe vint à tomber de la poche qui la recelait, sur une vergue de rechange, où elle resta toute la nuit. Le lendemain matin Chedotel, en faisant laver le pont, aperçut l'objet, le ramassa, et laissa échapper un blasphème en voyant ce qu'il renfermait. A ce moment, Guyonne revenait chercher son sarrau. Maître Chedotel fut frappé de sa bonne tournure et de sa beauté, dont certaines apparences décelaient une nature féminine. Rapprochant alors ses propres remarques du nom qu'il avait lu sur la passe, il conçut quelques soupçons. L'espionnage lui coûtait peu, il épia le proscrit déguisé et le soir même ses soupçons étaient justifiés. Il connaissait le sexe du numéro 40.

L'idée d'un sentiment généreux ne saurait pas plus germer dans certaines âmes qu'un grain de blé dans du sable; et Chedotel avait une de ces âmes-là. Guyonne ne pouvait être suivant lui, qu'une truande qui, fatiguée de courir les bouges de Nantes ou Saint-Malo, avait voulu transporter sa misérable existence et ses faveurs banales dans un autre hémisphère. Le premier mouvement du pilote fut d'avertir Guillaume de la Roche, afin d'éviter par une incarcération immédiate de la donzelle les désordres que causerait sa présence, si elle venait à être divulguée. Puis une réflexion l'arrêta:

—Hum! fit-il en hochant la tête, ce n'est pas une laideron, Dieu me pardonne! Il y a des formes appétissantes, hum! si nous nous réservions cette poulette…

Un sourire lubrique et un claquement de la langue contre le palais achevèrent la pensée de Chedotel. Mais il ne tarda guère à s'apercevoir qu'il s'était étrangement abusé sur le compte de la jeune fille. A ses infâmes propositions, elle répondit avec une fermeté qui le stupéfia. La résistance transforma le caprice en passion, la passion en délire. Nous ne rapporterons ni ses promesse, ni ses menaces à Guyonne. On a vu de quel crime Chedotel se serait rendu coupable pour assouvir sa brutalité si l'insurrection des condamnés n'avait fait échouer cet odieux attentat. Il est maintenant aisé de concevoir la haine de Guyonne pour le pilote. N'eût-elle pas aimé Jean de Ganay de cet amour enthousiaste et pur que nous avons essayé de peindre, que la sensualité de Chedotel l'eût révoltée. Indifférent, cet homme, brute à face humaine, ne pouvait inspirer que le mépris: mais qu'il aimât ou qu'il détestât, il devait inspirer une haine, un dégoût invincibles.

Pauvre Guyonne! elle s'en voulait souvent de l'aversion que lui causait ce monstre; oui, une heure après la rébellion des bannis, la sainte jeune fille implorait Dieu en faveur du scélérat dont elle avait failli devenir victime! Sa situation était affreuse: aimer et ne pas être connue, détester et être aimée!

Il y a des tortures morales plus cruelles mille fois que les tortures physiques!

Et songer que broyée entre les roues de ce double cylindre qui l'attiraient en sens inverse, elle ne pouvait ouvrir la bouche pour crier grâce ou merci!