—Si je disais au chef qu'il m'a fallu éveiller mon frère…
—Tais-toi! tais-toi! je te donnerai un verre d'eau-de-feu; surtout, ma soeur, ma bonne soeur, ne dis pas au capitaine que je sommeillais, repartit la sentinelle d'un ton singulièrement radouci.
—Il ne le saura pas. Alors que mon frère se hâte de laisser passer les bêtes, car le soleil ne tardera pas à se montrer.
La porte fut immédiatement ouverte, et, mugissant, bondissant les uns sur les autres, se bousculant, les bestiaux se précipitèrent, en tumulte, sur la grève du lac.
Malgré la prudence et l'agilité qu'elle déploya au milieu des lourds ruminants, Meneh-Ouiakon faillit être victime de sa hardiesse dans ce court mais périlleux trajet, car un fougueux taureau, voulant devancer les autres, la heurta violemment. Et il l'aurait renversée, foulée aux pieds, peut-être écrasée, si, par un mouvement rapide, elle n'eût fui entre ses jambes.
Cet accident évité, elle fut sauvée, en liberté!
Le soleil n'était pas encore levé, mais déjà un brouillard épais achevait de fondre les objets dans la pénombre du crépuscule matinal.
On ne distinguait pas à cinq pas devant soi.
Meneh-Ouiakon se redressa, se débarrassa, en un tour de main, de la peau dont elle était couverte, la mit sous son bras, et sauta dans un des canots d'écorce amarrés le long du rivage.
Combien peu, même parmi les bateliers canadiens, ces hardis marins, les plus intrépides du monde, eussent osé s'aventurer sur le lac Supérieur, à travers cette brume si intense qu'on l'eût pu couper au couteau, pour nous servir d'une locution du pays!