A six milles de là, vous trouvez l'Autel et l'Urne, deux nouveaux jeux de la nature; un intervalle de cent mètres, coupé à distance égale par un ruisseau, les sépare. De même que le Vase, ils sont en grès jaune très-friable. Leur hauteur peut égaler dix mètres. L'Autel se compose de trois blocs. L'Urne est un monolithe dont le sommet a cinq mètres de rayon et le piédestal à peu près deux.

Dressés sur le bord du lac, eux aussi semblent défier la production humaine la plus parfaite.

Mais nous ne faisons qu'aborder ces monuments gigantesques de la puissance et de l'art divins.

Voici que se présentent les Rochers-Peints, cet incroyable spectacle dont le lac Supérieur a l'unique privilège.

La rive méridionale croît, monte; elle touche aux nues. L'orgueil de l'homme s'abaisse, il se rapetisse, il se replie, s'effraie devant la sublimité de la scène.

Ces rochers sourcilleux, suspendus dans les airs, couronnés par de sombres forêts de pins, troués à leur base par de noires cavernes où les eaux s'engouffrent avec des bruits plus effroyables que les roulements du tonnerre, et ces couleurs éclatantes,—or, argent, pourpre, azur, émeraude,—si savamment distribuées leur face, tout concourt à troubler l'âme, à lui infliger le sentiment de son humilité et du pouvoir de l'Éternel Créateur. Non-seulement ces couleurs sont ombrées et fondues d'une manière surprenante, mais, comme le dit avec raison un voyageur américain, elles offrent, en quelques places, de véritables tableaux [44], dessinés sur le roc, avec une correction de lignes, une combinaison, un brillant de teintes, dont la contemplation ne fatigue jamais l'oeil, et auxquelles l'esprit ne parvient jamais à s'accoutumer suffisamment pour les regarder sans que quelque crainte se mêle à son admiration.

[Note 44: Ces tableaux naturels, d'une grande régularité de dessin, ne sont pas rares en Amérique. Dans les Derniers Iroquois, j'ai déjà essayé de décrire celui que l'on remarque sur les bords si pittoresques du Saguenay.]

Ici, c'est un paysage avec des arbres dont vous reconnaissez l'essence, le mur d'un parc ou d'un jardin, une pièce d'eau, et, tout à fait dans le fond, broute un troupeau conduit par un berger, coulant du faite des rockers, les eaux, trempées de minerai de fer ou de cuivre, ont peint un château gothique. Et quel château! Un séjour de géants. Il a deux cents pieds de haut, ses fenêtres ogivales, avec leurs vitraux en losange, en ont cinquante ou soixante, et ses portes crénelées, flanquées de tourelles, une centaine au moins!

Passons à cette plaque de granit, veinée comme de l'agate et resplendissante de mille feux aux rayons du soleil. Le morceau embrasse vingt pieds carrés. Essayer de décrire la variété, la richesse de ses tons, impossible! impossible! l'imagination y échouerait même.

Mais j'aperçois flamboyer, sur cet immense rempart, cette oeuvre cyclopéenne dont l'étendue, l'altitude, trompent mes sens; j'aperçois flamboyer un incendie. C'est une forêt en feu. La fumée roule en larges spirales; à travers ses nuages épais scintillent des flammèches; les arbres se rompent, ils chancellent, roulent à terre, des troncs embrasés s'échappent des tisons ardents; vous semble-t-il pas entendre le bruit de leur chute?