La conflagration brille au loin, elle nous poursuit, dévore tout sur son passage;… mais enfin ses horreurs s'éteignent, se perdent dans de profondes et fraîches vallées, aux verts ombrages toujours riants, ou l'on aimerait se promener, à rêver, si le fracas affreux qui se fait sous les pas ne rappelait bientôt que toutes ces scènes, vallons, incendie, manoir, parc, troupeaux, ne sont que des fictions, des mirages décevants.
Notre vue s'est heurtée tout à coup aux lourdes assises du Château de Roche, qui mesurent trois cents pieds de haut et se réfléchissent à plus de soixante dans le miroir du lac, château tout hérissé de colonnes brisées, de décombres énormes, dont les arêtes saillantes, les gouffres informes, insondables, produits par l'accumulation des blocs tombés des caps voisins, donnent le frisson, le vertige, quand on plonge les regards à ses pieds.
Silencieusement, avec une éblouissante rapidité, le canot qui porte Meneh-Ouiakon et Jacot Godailleur a filé devant ce féerique panorama que l'ex-dragon voit se dérouler sous ses yeux avec un mélange d'étonnement et d'effroi, mais auquel l'Indienne ne prête pas la moindre attention.
Elle pagaie, pagaie de toute sa vigueur. Son bras fatigue la rame sans se lasser.
Parfois elle tourne la tête, une seconde ses noires prunelles vers l'ouest on apparaît un canot monté par un seul homme, et murmure:
—C'est Judas. Je l'avais deviné à la pointe Kiouinâ; je le reconnais maintenant. Il ne me reste qu'un moyen de lui échapper, c'est en me réfugiant sous la Portaille.
CHAPITRE XIV
LA FUITE ET LES MERVEILLES DU LAC SUPÉRIEUR, (suite)
La Portaille, disent les aventuriers français du Nord-Ouest, dans leur langage si imagé, si vivement énergique; le Portail, écrirait un puriste; Cave Rock, traduisent les Anglo-Saxons, dénaturant, comme ils l'ont fait partout en Amérique, le nom primitif, et affaiblissant, dans leur pauvre traduction, l'idée attachée à la chose par les premiers découvreurs; la Portaille occupe une place prééminente entre les colossales singularités des Rochers-Peints.
C'est une sorte de tour quadrangulaire, qui se projette dans le lac Supérieur, avec des pans coupés à pic et dont la base est percée, sur trois faces, par trois ouvertures immenses assez semblables au portique d'un temple. Ce remarquable rocher, d'une élévation qui dépasse peut-être cent mètres, offre la même diversité de couleurs que les strates avoisinantes; mais la corniche semble avoir blanchie par le temps et l'action des éléments, ce qui ajoute encore à l'étrangeté de son aspect. D'énormes fragments, détachés de la crête sans doute par les mêmes agents, gisent alentour.