Les querelles, les rixes, les meurtres étaient journaliers, non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brûlés ou métis, et, j'ai regret à le confesser, parmi les gens de notre race, qui, du reste, ont en majorité adopté, les usages indiens.
Défense expresse avait été faite aux Apôtres de se mêler au wa-ba-na. Ils passèrent les huit jours d'orgie à se partager le butin, composé de pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de pêche, étoffes, quincaillerie, et à le charger sur un schooner qui était à l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent maîtres.
Les sauvages et les alliés blancs reçurent une faible part de ce butin; puis ils s'éloignèrent après avoir épuisé les rations d'eau-de-feu que Jésus avait octroyées à chacun d'eux.
Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais qu'une révolte ne fût le résultat de son refus et qu'il ne mit en péril sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige exercé par les Apôtres sur les bords du lac Supérieur.
Si les mécontents se retirèrent en murmurant, ils n'osèrent tenter la plus légère démonstration d'hostilité. Depuis leur départ, je jouis ici du repos le plus absolu.
Jésus m'a donné ma liberté sur parole. Mais tous mes mouvements sont surveillés, je le sais. Mon temps s'écoule entre la pêche, la chasse, quelques excursions dans le voisinage et l'étude des moeurs indiennes.
Ces moeurs sont curieuses à plus d'un titre. En veux-tu une esquisse, mon cher Ernest?
L'Indien de l'Amérique septentrionale n'est pas, suivant moi, un être primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avancée, je le crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se rapprocher de la civilisation asiatique. La proximité de l'Amérique avec la Chine vient à l'appui de mon assertion. Je pense que le détroit de Behring a été formé, dans des âges très-reculés, par une convulsion terrestre, qui aurait divisé en deux vastes portions l'immense empire mongolique. Nos Américains furent policés, ils eurent des villes, le confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les contrées inhabitées, ils oublièrent peu à peu, dans leur lutte pour la pressante faction des besoins matériels, le culte des sciences et des choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple chasseur, guerrier.
Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conservé le souvenir de ce qu'ils ont été. La mémoire du passé s'oblitère vite parmi les races qui végètent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin, combien peu savent ce que c'est que la glorieuse révolution de 1789, qui leur a donné l'émancipation.
Dans le désert américain, l'oubli de l'éducation première marche d'un tel pas que les blancs, je parle même de ceux qui occupent une position honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement semblable à celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralité des femmes sont de mode. La supercherie est estimée habileté, et la vie d'un homme compte moins que rien.