Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont, dressés à la chasse, c'est-à-dire à la guerre, au mépris de la souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une nécessité immédiate.

La seule jouissance dont ils aient une idée exacte, c'est le repos, ou plutôt l'inactivité la plus entière.

«Ah! mon frère, me disait un Nadoessis, tu ne connaîtras jamais comme nous le bonheur de ne penser à rien et de ne rien faire. Après le sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux. Voilà comme nous étions avant d'avoir eu le malheur de naître. Qui a mis dans la tête de tes gens ce désir perpétuel d'être mieux nourris, mieux vêtus et de laisser tant et tant de terres et d'argent à leurs enfants? Craignent-ils donc que le soleil et la lune ne se lèvent pas pour eux, que la rosée des nuages cesse de tomber, que les rivières tarissent, quand ils seront partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: dès qu'ils ont récolté un champ, tout de suite ils en labourent un autre; après avoir abattu et brûlé un arbre, ils vont en renverser et brûler un autre; et, comme si le jour du soleil n'était pas assez long, j'en ai vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie comparée à la nôtre, puisque le présent n'est rien pour eux! Il arrive, aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire, ne vivons que de cela, après être revenus de nos guerres et de nos chasses. Semblable à la fumée que le vent dissipe et que l'air absorbe, le passé n'est rien, nous disons nous; quant à l'avenir; il n'est point encore arrivé, peut-être ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc aujourd'hui du présent; demain il sera déjà loin.

[Note 57: C'est là que l'Indien place son paradis.]

Tu nous parles de prévoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas que c'est le mauvais génie qui l'a donné aux blancs, pour les punir d'être plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les aiguillonne sans pouvoir jamais les guérir, puisqu'elle ne peut jamais prévenir l'arrivée du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme les ronces aux jambes du voyageur.»

Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas son côté vrai, séduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre de savantes théories de nos sages civilisés?

Encore un peu, je me sauvagiserais; grâce pour le barbarisme, il est de circonstance.

Quand l'Indien vient au monde, sa mère lui donne un nom, généralement pris dans la nature. Il s'appellera l'Éclat-de-Tonnerre, le Pied-de-Bison, le Grand-Chêne, l'Épervier, le Nuage-qui-File, si c'est un garçon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'Éclair, la Colombe-Agile, si c'est une fille.

Cet enfant, mâle ou femelle, est étendu sur une planche où on l'assujettit par des courroies et où il demeure jusqu'à l'âge de trois on quatre ans. Rarement la mère le change. En route, elle porte le berceau sur son dos, à l'aide d'une bande de cuir ou d'écorce passée devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre, une pierre, un canot, on le suspend à une branche.

Dès que l'enfant marche, on lui apprend à se fabriquer un arc, des flèches, ou à manier l'aiguille.