Le Canadien conduisit ses hôtes au quai d'embarquement, à quatre milles du village.
La Mouette était un joli navire ponté et gréé en barque, qui semblait avide de prendre sa course sur l'onde.
Comme elle inaugurait la réouverture de la navigation, on l'avait pavoisée de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union américaine.
Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'était assemblée sur le rivage pour assister au départ du bâtiment.
Et ce spectacle était plein d'intérêt pour un étranger, par la diversité des costumes, des physionomies, des idiomes.
Ici c'était un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en poussant des cris assourdissants; là des Yankees faisaient retentir la plage du chant de Hail Columbia; plus loin des Canadiens chantaient Par derrière chez mon père, la Marseillaise, ou Je m'en va-t-à la fontaine [22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin entonnaient dévotieusement un hymne religieux.
[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gré de leur donner copie de cette charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et trappeurs canadiens:
J'm'en va-t-à la fontaine,
O gai, vive le roi,
J'm'en va-t-à la fontaine
O gai, vive le roi,
Pour remplir mon cruchon
Vive le roi et la reine,
Pour remplir mon cruchon,
Vive le roi, vive le roi!
La fontaine est profonde,
J'me suis coulé au fond.
Que donnerez-vous, la belle,
Qui vous tir'rait du fond?
Tirez, tirez, dit-elle,
Après ça, nous verrons.
Quand la belle fut tirée,
S'en va-t-à la maison,
S'assoit sur la fenêtre,
Compose une chanson.
Ce n'est pas ça, la belle,
Que nous vous demandons;
Vot' petit coeur en gage
Savoir si nous l'aurons.