Chacun desdits chefs assujettit lui-même les médecines aux quatre coins de ces rets, qui sont ensuite placés sous la glace de la manière que je viens d'indiquer.

Ils ont tant de foi en leurs charmes qu'un Indien se laisserait plutôt mourir de faim, à côté d'un filet et d'un cours d'eau poissonneux, que de pêcher, s'il ne pouvait placer le premier sous l'influence de quelques-unes de ces amulettes.

Là ne se bornent pas les croyances ridicules de ces peuplades ignorantes, dont nous nous moquons, quoique, à bien des égards, nous n'avons pas l'esprit plus robuste que le leur.

«Le premier poisson quelconque que rapporte le filet, ils le font griller au lieu de le faire bouillir, dit un voyageur célèbre; après quoi ils en enlèvent les chairs avec beaucoup de précaution et brûlent ensuite les arêtes à un petit feu lent [14].

[Note 14: Les Indiens de la Colombie ont des croyances assez analogues. Ils arrachent et enterrent ou brûlent le coeur des saumons qu'ils prennent. Voir la Tête-Plate et les Nez-Perces.]

«A l'étroite observance de cet usage est attaché, suivant eux, l'heureux succès du nouveau filet, qui, autrement, ne produirait rien et perdrait par là toute sa valeur.

«Quand ils pêchent dans les rivières ou les canaux étroits qui joignent deux lacs ensemble, au lieu de réunir plusieurs filets et de barrer le canal, comme ils pourraient le faire souvent, pour intercepter le poisson à son passage, ils tendent leurs filets à une distance considérable les uns des autres, d'après la crainte superstitieuse que, s'ils les attachaient ensemble, ils ne conçussent mutuellement de la jalousie, ce qui les empêcherait de capturer un seul poisson.

«Leur manière de pêcher à la ligne est accompagnée de procédés non moins absurdes. Quand ils amorcent un hameçon, ils cachent sous l'appât, qui est toujours cousu au premier, un charme dans la composition duquel entrent quatre, cinq ou six articles différents. L'appât lui-même, qui est fait de peau de poisson et qui en a à peu près la forme, est à leurs yeux un véritable charme. Ces Indiens emploient pour leurs charmes du poil et de la graisse de castor, des dents de loutres des intestins et du poil de rat musqué, des suites d'écureuil, du lait caillé pris dans l'estomac des faons et des veaux, des cheveux d'homme ou de femme; et une infinité d'autres objets tout aussi singuliers.

«Chaque chef de famille, ou plutôt presque tous les naturels du pays, et particulièrement les hommes, portent sur eux, en tout temps, l'hiver comme l'été, quelques-uns de ces charmes, et, sans cette précaution, aucun ne se risquerait à pêcher, bien convaincu qu'il vaudrait autant rester dans sa tente que d'essayer de tendre une ligne qui serait dépourvue de charme.

«L'expérience ayant appris à ces Indiens que les poissons de la même espèce qui se trouvent dans les différentes parties de leur pays ne s'amorcent pas avec les mêmes substances, ils sont obligés, pour ainsi dire, à chaque lac et à chaque rivière où ils s'arrêtent, de changer la composition de leurs charmes. Ils sont très-ponctuels, aussi, à faire griller le poisson que rapporte le premier hameçon attaché à une ligne nouvelle. Un vieux hameçon dont les preuves de succès sont faites a plus de prix à leurs yeux que mille qui n'ont pas encore été éprouvés.»