Imposant donc silence aux tiraillements de ses entrailles, il attendit patiemment qu'il plût au Grand-Lièvre de le restaurer.
Après avoir absorbé la plus grande partie de sa pâtée, celui-ci parut s'apercevoir, tout à coup, de l'inadvertance qu'il avait commise.
—Mon frère ne mange donc pas? hô-hô! fit-il en exprimant en même temps, par cette exclamation, la jouissance qu'il éprouvait à savourer la nourriture.
Deux fois de suite il plongea encore la cuiller dans l'estomac, la retira pleine à déborder, l'engouffra dans sa vaste bouche et ajouta, en tendant l'ustensile à Mac Carthy, mais non sans lancer un coup d'oeil de regret à la bouillie:
—Oissine (mange).
L'avocat ne se le fit point répéter.
Il dévora le rogaton avec moins d'intrépidité et plus de plaisir qu'il ne l'avait cru [20].
[Note 20: Rien d'étonnant à cela; le dégoût qu'inspire à un étranger la préparation première étant surmonté, la soupe d'estomac constitue un mets succulent. La plupart des voyageurs, comme Franklin, le prince de Neuwied, Samuel Hearne, l'affirment. Ce dernier va jusqu'à dire que «les palais même les plus délicats le trouveraient fort agréable.» Tout est d'ailleurs affaire d'habitude. Sans parler de ces fromages bien faits, de ces viandes faisandées qui 'font nos délices, qu'on songe à la fabrication du vin, du sucre, du pain, etc., et l'on conviendra qu'il ne faut pas trop plaindre les pauvres sauvages!]
Pendant ce temps l'Indien fumait son calumet.
Lorsque Mac Carthy fut rassasié, le Grand-Lièvre fit signe à ses squaws, qui se jetèrent, comme des louves affamées, sur les débris du repas et les expédièrent en quelques minutes avec leurs enfants.