«Une curieuse impulsion fit allumer à Elstead sa lampe intérieure, de sorte qu'il devint visible à ces habitants de l'abîme et que cette clarté les fit immédiatement disparaître dans l'obscurité. À cette soudaine transformation, les cantiques firent place à un tumulte d'acclamations exultantes, et Elstead, préférant les observer, interrompit le courant et s'évanouit à leurs yeux. Mais, pendant un moment, il fut trop aveuglé pour percevoir ce qu'ils faisaient et quand enfin il put les distinguer, ils étaient de nouveau agenouillés. Ils continuèrent à l'adorer ainsi sans répit ni relâche pendant trois heures.

«Elstead fit un récit des plus circonstanciés de cette cité surprenante et de ces gens qui n'ont jamais vu ni soleil, ni lune, ni étoile, aucune végétation verte, ni aucune créature respirante, qui ne savent rien du feu, et ne connaissent d'autre lumière que la clarté phosphorescente d'organismes vivants.

«Si saisissante que soit son histoire, il est encore plus saisissant de trouver que des hommes de science aussi éminents que Adams et Jenkins n'y découvrent rien d'incroyable. Ils m'ont dit qu'ils ne voyaient aucune raison pour que des créatures vertébrées, intelligentes et respirant l'eau, accoutumées à une température très basse, à une pression énorme, et d'une structure si pesante que, vivants ou morts, ils ne peuvent flotter, que de tels êtres ne pussent vivre au sein de la mer profonde, inconnus de nous, et, comme nous, descendants du grand Thériomorphe de l'âge de la Terre Rouge.

«Ils doivent nous connaître cependant comme des créatures étranges et météoriques, accoutumées à dégringoler, accidentellement mortes, à travers les mystérieuses ténèbres de leur ciel liquide, et non seulement nous-mêmes, mais nos vaisseaux, nos métaux, nos appareils qui pleuvent incessamment dans leur nuit. Quelquefois, des objets dans leur chute doivent les atteindre, les écraser comme par le jugement de quelque invisible pouvoir supérieur, et parfois il doit leur en venir d'une rareté ou d'une utilité inappréciables, ou de formes suggestives et inspiratrices. On peut comprendre, jusqu'à un certain point, leur conduite à l'arrivée d'un homme vivant, si l'on pense à ce qu'un peuple barbare ferait pense à une créature brillante et auréolée qui descendrait soudain dans notre ciel.

«Elstead dut probablement compléter une fois ou l'autre aux officiers du Ptarmigan chaque détail de son étrange séjour de douze heures dans l'abîme. Il est certain aussi qu'il eut l'intention d'en rédiger le récit, mais qu'il ne le fit jamais. Et il nous faut donc malheureusement rassembler les fragments disjoints de son histoire d'après les souvenirs et les réminiscences du commandant Simmons, de Weybridge, de Steevens, de Lindley et des autres. Nous pouvons nous représenter vaguement, par images fragmentaires, l'immense et lugubre édifice, les gens agenouillés et chantants, avec leur sombre tête de caméléon, leur espèce de vêtement faiblement lumineux, et Elstead, ayant de nouveau allumé sa lampe intérieure, essayant vainement de leur faire comprendre qu'il fallait détacher la corde qui retenait la sphère. Une à une, les minutes passaient, et Elstead, regardant sa montre, découvrit avec terreur qu'il ne lui restait d'oxygène que pour quatre heures encore. Mais les cantiques en son honneur continuaient, aussi impitoyables que s'ils avaient été l'hymne funèbre de sa mort prochaine.

«Il ne comprit jamais de quelle façon il fut délivré, mais, à en juger par l'extrémité de la corde qui restait attachée à la sphère, elle avait dû être coupée par le constant frottement contre le rebord de l'autel. Tout à coup la sphère roula, et il bondit hors de leur monde, comme une créature éthérée, enveloppée de vide, traverserait notre atmosphère pour retournera son éther natal. Il dut disparaître à leurs yeux comme une bulle d'hydrogène monte dans l'air. Et ce dut leur paraître une étrange ascension.

«La sphère montait avec une vélocité plus grande encore que celle de la descente, quand elle était alourdie par les fonceurs de plomb. Elle devint excessivement chaude. Elle montait, les hublots en l'air, et il se rappelle le torrent de bulles qui écumait contre la vitre. À chaque instant, il s'attendait à la voir voler en éclats. Tout à coup, quelque chose comme une immense roue sembla se mettre à tourbillonner dans sa tête, le compartiment capitonné commença à tourner autour de lui, et il s'évanouit. Puis ses souvenirs cessent jusqu'au moment où il se retrouva dans la cabine et entendit la voix du docteur.»

Telle est la substance de l'extraordinaire histoire qu'Elstead narra par fragments aux officiers du Ptarmigan. Il promit de la fixer par écrit plus tard, mais son esprit était surtout préoccupé par les améliorations de son appareil, améliorations qui furent exécutées à Rio.

Il nous reste simplement à dire que, le 2 février 1896, il opéra sa seconde descente dans l'abîme de l'Océan, avec les perfectionnements que sa première expérience lui avait suggérés. On ne saura probablement jamais ce qui est arrivé. Il n'est pas revenu. Le Ptarmigan louvoya autour du point de sa submersion, le cherchant en vain, pendant treize jours. Puis il revint à Rio, et la nouvelle fut télégraphiée à ses amis. L'affaire en reste là pour le présent. Mais il est peu probable qu'aucune nouvelle tentative soit faite pour vérifier cette étrange histoire des cités jusqu'ici insoupçonnées de l'abîme des mers.

[LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE]