Il tira méditativement quelques bouffées de sa pipe.

«Oui, merci... pas trop d'eau... Vous savez, ce que je vais vous dire doit rester entre nous. Vous n'ignorez pas que j'ai empaillé quelques dodos et un grand pingouin? Comment? Non? Vous n'êtes évidemment qu'un amateur en taxidermie. Mon cher monsieur, la moitié des pingouins du monde sont à peu près aussi authentiques que le mouchoir de sainte Véronique ou la Sainte Tunique de Trêves. Nous les faisons avec des plumes de grèbes et autres oiseaux semblables. Et les œufs des grands pingouins aussi!... Bon Dieu!... Oui, nous les faisons avec de la porcelaine tendre... je vous avoue que cela en vaut la peine... Ils atteignent... Ainsi, l'autre jour, il y en a un qui est monté jusqu'à 7500 francs. Je crois qu'il était réellement authentique, mais... on ne peut jamais en être certain. C'est du très bel ouvrage, et puis... après... il faut les empoussiérer, car aucun de ceux qui possèdent un de ces œufs n'aurait la témérité de le nettoyer. C'est là la beauté de l'affaire. Même s'ils avaient des soupçons sur leur œuf, ils n'oseraient pas l'examiner de trop près. C'est, en somme, un capital si fragile.

«Vous ne saviez pas que la taxidermie pouvait s'élever à des hauteurs pareilles... Mon pauvre garçon!... J'ai rivalisé avec la nature elle-même! L'un des grands pingouins authentiques (sa voix n'était plus qu'un murmure), l'un des grands pingouins authentiques a été fait par moi!

«Ah! mais non! Vous n'avez qu'à étudier l'ornithologie et trouver vous-même lequel c'est. Et, ce qui est mieux, un syndicat de marchands m'a proposé de pourvoir de spécimens une des régions inexplorées du nord de l'Islande. Je le ferai peut-être un jour. Mais juste en ce moment, j'ai une autre petite chose en mains. Avez-vous entendu parler du dinornis? «C'est l'un de ces grands oiseaux dont l'espèce a récemment disparu en Nouvelle-Zélande. On l'appelle communément Feuh, sans doute parce qu'il est éteint. Vous comprenez?... Eh bien! on s'est procuré de ses os, et on a même trouvé dans les marais des plumes et des morceaux de peaux sèches. Et maintenant, je vais fabriquer—ma foi ce n'est pas la peine d'en faire mystère—je vais fabriquer un Feuh entièrement empaillé. Je connais quelqu'un là-bas qui prétendra l'avoir découvert dans une sorte de marécage antiseptique et dira qu'il l'a empaillé immédiatement parce qu'il menaçait de se corrompre. Les plumes sont quelque chose de particulier, mais j'ai trouvé un moyen simplement délicieux de les imiter avec des fragments de plumes d'autruche passés à la flamme. Oui, c'est là l'odeur nouvelle que vous avez remarquée. On ne pourrait se rendre compte de la fraude qu'avec un microscope, et personne ne se soucierait de gâter pour cela un beau spécimen.

«De cette façon, vous voyez, je donne un petit coup d'épaule au progrès de la science. Mais tout ceci n'est qu'une simple imitation de la nature. De mon jeune temps, j'ai fait mieux que cela. Je l'ai... je l'ai battue....».

Il ramena ses pieds à terre et se percha confidentiellement vers moi.

«J'ai créé des oiseaux, dit-il à voix basse, de nouveaux oiseaux, des oiseaux comme on n'en avait encore jamais vu.»

Il replaça ses pieds sur le manteau de la cheminée pendant un silence impressionnant.

«Enrichir l'univers... plutôt! quelques-uns des oiseaux que j'ai fabriqués étaient des espèces nouvelles de colibris et de fort jolies petites choses, mais quelques-uns étaient simplement fantaisistes. Le plus drôle de ceux-là fut, je crois: l'Anomatoptéryx-Jejuna... Jejunus-Jejuna-Jejunum—vide—ainsi appelé parce qu'il n'y avait réellement rien dedans. Un oiseau absolument vide, à part la bourre. C'est le vieux Jawers qui le possède maintenant et je suppose qu'il en est presque aussi fier que moi. C'est un chef d'œuvre, Bellows! Il a toute la niaise gaucherie du pélican, tout le solennel manque de dignité du perroquet, la dégaine maigre et dégingandée du flamant, avec tout l'extravagant conflit chromatique du canard mandarin. Un oiseau pareil! Je l'ai fabriqué avec des fragments de squelettes provenant d'une cigogne et d'un toucan, et un lot de plumes acheté d'occasion. Ce genre de taxidermie, Bellows, est pour le véritable artiste une joie sans mélange.

«Comment j'en vins à le faire? C'est assez simple, comme toutes les grandes inventions. L'un de ces jeunes génies qui rédige pour les journaux des notes scientifiques, mit la main sur une brochure allemande concernant les oiseaux de la Nouvelle-Zélande et la traduisit au moyen d'un dictionnaire et de ses facultés naturelles; il s'embrouilla, grâce à ces dernières, dans l'aptéryx vivant et l'anomatoptéryx disparu, parla d'un oiseau haut de cinq pieds, vivant dans les jungles de la Zélande septentrionale, dont les spécimens rares et timides étaient difficiles à obtenir et ainsi de suite... Savary, qui, même pour un collectionneur, est un homme miraculeusement ignorant, lut ces paragraphes et jura qu'il aurait la chose à tout prix. Il tourmenta de ses questions tous les marchands. Cela montre ce qu'un homme peut faire avec de la persistance... avec de la volonté... Voilà un collectionneur d'oiseaux jurant qu'il aurait un spécimen d'un oiseau qui n'existe pas, qui n'avait jamais existé et qui, à la honte même de sa dégaine profane, ne pourrait probablement pas exister maintenant si on lui donnait la vie, et il l'obtint!