—Oui?—dit M. Hinchcliff,—et puis?...
—Il se trouvait donc là, tout blessé et déchiré par les herbes tranchantes, les rochers brûlants sous les rayons du soleil et la fumée de l'incendie s'avançant vers lui. Il n'osa pas y rester. Peu lui importait la mort, mais la torture!... Au loin, par delà la fumée, il entendit des clameurs et des plaintes. Des femmes criaient. Il se mit à escalader une gorge dans les rochers entre lesquels poussaient des buissons aux branches sèches, qui sortaient comme des épines entre les feuilles, et il se cacha dans une sorte d'excavation. Il rencontra là son compagnon, un berger qui avait aussi échappé au massacre. Estimant peu de chose le froid, la faim et la soif à côté de la cruauté des Kurdes, ils continuèrent à escalader les hauteurs parmi les neiges et les glaces. Ils errèrent ainsi pendant trois longs jours. Le troisième jour, ils eurent une vision. Je crois que les gens affamés ont souvent des visions, mais dans le cas présent nous avons ce fruit.
Il leva dans sa main le fruit enveloppé d'argent.
—J'ai entendu ce récit de la bouche d'autres montagnards qui savaient la légende. C'était le soir, à l'heure où le nombre des étoiles augmente; ils descendaient, une pente de rocs lisses qui menait vers une immense vallée sombre dans laquelle croissaient des arbres bizarrement tordus, et de ces arbres pendaient de petits globes phosphores cents comme des vers luisants, étranges lumières rondes et jaunes. Soudain la vallée s'éclaira au loin, tout au loin d'une flamme dorée qui s'avançait lentement, faisant paraître les arbres rabougris aussi noirs que la nuit et jetant sur les pentes et les contours des choses des reflets d'or. À cette vision, les deux hommes, instruits des légendes des montagnes, surent qu'ils voyaient l'Éden ou la sentinelle de l'Éden, prosternèrent leur visage contre terre comme des hommes frappés de mort... Quand ils osèrent lever les yeux, la vallée était de nouveau dans l'obscurité, puis la clarté reparût venant vers eux, transparente comme l'ambre... Le berger, à cette vue, bondit sur ses pieds et avec un grand cri se mit à courir à toutes jambes vers la lumière, mais l'autre était trop effrayé pour le suivre. Il demeurait étourdi, frappé de stupeur, terrifié, regardant son compagnon s'éloigner vers la lueur mouvante. À peine le berger avait-il pris sa course qu'il y eut un bruit comme un coup de tonnerre, le battement d'ailes invisibles au-dessus de la vallée et une épouvante indicible; en me contant la chose l'homme qui me donna le fruit regardait anxieusement comme s'il cherchait encore autour de lui à se sauver. Remontant la pente aussi vite qu'il le pouvait, avec ce tumulte courant derrière lui, il se heurta contre un de ces arbres rabougris et un fruit mûr tomba dans sa main: celui-ci. Immédiatement il fut entouré d'un bruit d'ailes et de tonnerre. Il tomba et s'évanouit, et, quand il reprit ses sens, il se retrouva au milieu des ruines noircies et fumantes de son village où, avec d'autres personnes, je donnais mes soins aux blessés. Une vision? Mais il tenait encore serré dans sa main le fruit doré de l'arbre. Il y avait là d'autres gens qui connaissaient la légende, qui savaient ce qu'était cet étrange fruit.
Il se tut.
—Et le voici,—fit-il après un silence.
C'était une histoire très extraordinaire pour être racontée dans un compartiment de troisième classe sur une petite ligne de chemin de fer du Surrey. On eût pu croire que le réel n'était qu'un voile pour le fantastique et ici le fantastique était assez évident.
—Vraiment!—fut tout ce que put répondre M. Hinchcliff.
—La légende,—reprit l'étranger,—conte que ces fourrés d'arbres nains croissant autour du jardin viennent de la pomme qu'Adam tenait à la main quand Ève et lui furent chassés du paradis. Il sentit quelque chose dans sa main, aperçut la pomme à demi mangée et la jeta au loin avec colère. Là, depuis, croissent ces arbres, dans ce vallon désolé, entouré de neiges éternelles, à l'entrée duquel les épées de flammes montent la garde jusqu'au jour du jugement.
—Je pensais,—dit M. Hinchcliff—que tous ces racontars étaient... des fables... des paraboles... plutôt. Voulez-vous dire que là-bas en Arménie...