—Ceci,—dit le fantastique étranger en articulant très lentement,—est la Pomme de l'Arbre de la Connaissance. Regardez-la: petite, brillante, merveilleuse... la Connaissance!... et je vais vous la donner.

L'esprit de M. Hinchcliff eut une minute de pénible effort, puis l'explication évidente: fou, traversa son cerveau et éclaira toute la situation; un fou d'humeur joyeuse. Il pencha un peu la tête.

—La Pomme de l'Arbre de la Connaissance, hein?...—dit M. Hinchcliff regardant le fruit, feignant un air d'extrême intérêt et reportant ensuite ses regards sur son interlocuteur.—Mais pourquoi ne le mangez-vous pas vous-même?...... Et d'ailleurs comment est-il venu en votre possession?

—Elle ne se flétrit jamais! Il y a trois mois que je la possède, et elle est toujours brillante, et lisse, et mûre, et désirable comme vous la voyez.

Il posa sa main sur son genou et considéra la pomme d'un air rêveur, puis il se mit à l'envelopper de nouveau dans ses papiers comme s'il avait modifié son intention de la donner.

—Mais comment l'avez-vous obtenue?—demanda M. Hinchcliff qui avait l'esprit argumentatif—et comment savez-vous que c'est le fruit de l'Arbre?

LA POMME.—Il vit, derrière lui, les herbes en feu.

—J'ai acheté ce fruit,—dit l'étranger,—il y a trois mois, pour une gorgée d'eau et une croûte de pain. L'homme qui me la céda, parce que mes soins lui avaient conservé la vie, était Arménien. L'Arménie! cette contrée merveilleuse! la première de toutes les contrées! où l'Arche de Noé est restée, jusqu'à ce jour, ensevelie dans les glaciers du mont Ararat. Cet homme, dis-je, fuyant avec d'autres devant les Kurdes qui les avaient surpris, parvint en des endroits déserts dans des montagnes... en des endroits que nul au monde ne connaît. Fuyant devant ceux qui les poursuivaient, ils arrivèrent sur un haut plateau entre les pics des montagnes. Il y croissait une herbe verte dont les brins étaient comme des lames, qui coupaient et déchiraient impitoyablement tous ceux qui s'aventuraient à les traverser. Les Kurdes étaient à leurs trousses et il ne leur restait d'autre chance de salut que de s'enfoncer dans ces herbes et le pire fut que les sentiers qu'ils tracèrent au prix de leur sang servirent aux Kurdes pour les suivre. Tous les fugitifs furent tués, sauf cet Arménien et un autre. Il entendit les cris et les gémissements de ses compagnons et le bruissement des herbes autour de ceux qui les poursuivaient, car ces herbes s'élevaient presque à hauteur d'homme. Il entendit des appels et des imprécations, et quand, enfin, il s'arrêta, tout était silencieux. Il poussa de l'avant quand même sans comprendre, déchiré et sanglant, jusqu'à ce qu'il arrivât à une muraille de rocher au-dessous d'un précipice d'où il vit, derrière lui, les herbes en feu et les fumées s'élever comme un voile entre lui et ses ennemis.

L'étranger s'arrêta.