—Bien, admettons-le,—dit M. Hinchcliff après une pause et les yeux toujours fixés sur le fruit,—mais après tout,—continua-t-il, ce n'est pas mon genre de connaissances, le genre de science qu'il me faut acquérir; d'ailleurs Adam et Ève l'ont déjà mangée.
—Nous avons hérité de leur péché et non de leur connaissance,—répliqua l'étranger.—Si nous y goûtions maintenant tout serait de nouveau clair et pur. Nous verrions au fond de toutes choses, nous comprendrions les plus secrètes significations...
—Pourquoi ne le mangez-vous pas, alors?—questionna M. Hinchcliff, soudainement inspiré.
—C'est dans cette intention que je l'avais pris,—dit l'étranger.—L'homme est déchu. Seulement manger à nouveau le fruit pourrait difficilement...
—Savoir, c'est pouvoir!—dit M. Hinchcliff.
—Mais est-ce le bonheur? Je suis plus vieux que vous, j'ai plus que deux fois votre âge. Maintes et maintes fois j'ai tenu ceci dans ma main et chaque fois le cœur m'a manqué à la pensée de tout ce qu'on pourrait savoir... à pourrait savoir... à cette redoutable lucidité... Supposez que tout à coup le monde entier vous devienne impitoyablement clair?
—Cela, je pense, serait en somme un grand avantage,—assura M. Hinchcliff.
—Supposez que vous puissiez voir dans les cœurs et les esprits de ceux qui vous entourent, dans les recoins les plus secrets... des gens que vous aimez, à l'amour de qui vous tenez?
—On trouverait bien vite la comédie,—dit M. Hinchcliff, grandement frappé par cette idée.
—Et chose pire... se connaître soi-même... dépouillé de ses plus intimes illusions... se voir soi même à sa place... voilà tout ce que les désirs et les faiblesses nous ont empêché de faire... sans la moindre indulgente atténuation...