—Arrêtez! s’écria mon frère, et, écartant une femme, il essaya d’empoigner la bride du cheval.

Avant qu’il n’ait pu y parvenir, il entendit un cri sous la voiture et vit dans la poussière la roue passer sur le dos du pauvre diable. Le cocher lança un coup de fouet à mon frère qui passa en courant derrière le véhicule. La multitude des cris l’assourdissait. L’homme se tordait dans la poussière sur son or épars, incapable de se relever, car la roue lui avait brisé les reins et ses membres inférieurs étaient insensibles et inanimés. Mon frère se redressa et hurla un ordre au cocher qui suivait; un homme monté sur un cheval noir vint à son secours.

—Enlevez-le de là, dit-il.

L’empoignant de sa main libre par le collet, mon frère voulut traîner l’homme jusqu’au bord. Mais le vieil obstiné ne lâchait pas son or et jetait à son sauveur des regards courroucés, lui martelant le bras de son poing plein de monnaies.

—Avancez! avancez! criaient des voix furieuses derrière eux. En avant! en avant!

Il y eut un soudain craquement, et le brancard d’une voiture heurta le fiacre que le cavalier maintenait arrêté. Mon frère tourna la tête et l’homme aux pièces d’or, se tordant le cou, vint mordre le poignet qui le tenait. Il y eut un choc: le cheval du cavalier fut envoyé de côté, et celui de la voiture fut repoussé avec lui. Un de ses sabots manqua de très près le pied de mon frère. Il lâcha prise et bondit en arrière. La colère se changea en terreur sur la figure du pauvre diable étendu à terre, et mon frère, qui le perdit de vue, fut entraîné dans le courant, au delà de l’entrée du chemin et dut se débattre de toutes ses forces pour revenir. Il vit Miss Elphinstone se couvrant les yeux de sa main, et un enfant, avec tout le manque de sympathie ordinaire à cet âge, contemplant avec des yeux dilatés un objet poussiéreux, noirâtre et immobile, écrasé et broyé sous les roues.

—Allons-nous-en! s’écria-t-il. Nous ne pouvons traverser cet enfer! et il se mit en devoir de faire tourner la voiture. Ils s’éloignèrent d’une centaine de mètres dans la direction d’où ils étaient venus. Au tournant du chemin, dans le fossé, sous les troènes, le moribond gisait affreusement pâle, la figure couverte de sueur, les traits tirés. Les deux femmes restaient silencieuses, blotties sur le siège et frissonnantes. Peu après, mon frère s’arrêta de nouveau. Miss Elphinstone était blême et sa belle-sœur, effondrée, pleurait, dans un état trop pitoyable pour réclamer son George. Mon frère était épouvanté et fort perplexe. A peine avaient-ils commencé leur retraite qu’il se rendit compte combien il était urgent et indispensable de traverser le torrent des fuyards. Soudainement résolu, il se tourna vers Miss Elphinstone.

—Il faut absolument passer par là, dit-il. Et il fit de nouveau retourner le poney.

Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d’un grand courage. Pour s’ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le torrent, maintint en arrière le cheval d’un cab, tandis qu’elle menait le poney par la bride. Un chariot les accrocha un moment, et arracha un long éclat de bois à leur chaise. Au même instant, ils furent pris et entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure et les mains rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit les rênes.

—Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s’il nous presse de trop près—non—sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l’arme à la jeune fille.