«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour, dit John; à moins cependant qu'il n'aille nous préparer une chaude réception.»

Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je n'y comprends rien; et tous deux s'installèrent pour leur longue et solitaire étape. Ils avaient plus de quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer qu'une seule fois, en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au crépuscule. La route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, à neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures, ils arrivèrent à Heidelberg. La ville semblait presque déserte. Évidemment, le plus grand nombre des Boers était parti en avant, et l'on n'avait laissé qu'une petite garnison au siège du gouvernement.

«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», qui trottait à moitié endormi, près du chariot.

—A l'hôtel», répondit-il sèchement.

Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de penser qu'ils allaient se reposer et de voir, en approchant, que les lumières n'étaient pas éteintes dans la maison.

Malgré les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux heures, le bras passé dans le dossier du siège et la tête appuyée sur un pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla en tressaillant.

«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve affreux. Il me semblait que j'étais morte.... Je voyageais à travers la vie, quand, soudain, tout s'arrêta; j'étais morte!

—Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; aucune vie ne peut être plus dure que la route où nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici les garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»

Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutôt porta Jess, car elle ne pouvait plus se mouvoir.

Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée au-dessus de sa tête, se tenait une femme, une Anglaise au visage agréable, qui leur souhaita cordialement la bienvenue.