«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coulé; ils sont morts! Comment auraient-ils échappé à notre feu et au Vaal débordé?»

Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», hochant doucement la tête, fit observer à son compagnon que les damnés Anglais ne pouvaient guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes sous la pluie. «La Bête fauve» ne répondit pas. Sa conscience était troublée; il lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains qui avaient pansé sa blessure le matin; le mouchoir, son mouchoir, à elle, entourait encore son front à lui! Maintenant ces doigts se crispaient sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les pierres glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent déjà détendus par la mort. C'était une pensée pénible, mais il se consolait, en se rappelant le mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tué personne, car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est-à-dire du chariot.

Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprît d'une manière quelconque, même si....

«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près d'ici, à une cinquantaine de mètres, un endroit où elle s'incline et surplombe. La pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. Seigneur tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'éclair me l'a montrée, juste au moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel!» C'était «l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête fauve» ne répondit pas et le suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.

Muller, debout près du sien, vit les deux hommes disparaître dans l'obscurité. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus rouges qu'elles ne l'étaient déjà?

La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A ce moment même, un éclair aveuglant, suivi aussitôt d'un épouvantable coup de tonnerre, illumina tout le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du jour; il n'est pas rare que la tempête se termine ainsi au midi de l'Afrique. Au cœur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperçut ses deux complices et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, aussi distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la fournaise. Ils étaient debout; une seconde après, bêtes et gens roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre.

Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en appelant les Boers, mais l'écho seul de sa voix lui répondit. Il arriva près du groupe; la lune commençait à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles rayons tombaient sur deux formes étendues, l'une sur le dos, les traits convulsés, tournés vers le ciel, et l'autre sur le visage; près d'eux étaient les deux chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes en l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables étaient allés rendre leurs comptes à Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être un effet tangible du jugement suprême, il se précipita vers son cheval et s'enfuit comme un possédé poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.


CHAPITRE XXIV

L'OMBRE DE LA MORT