«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie, ma chérie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de la cabane et s'endormit en sanglotant.
Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience, mais sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la superstition qui peut, au besoin, remplacer la première, et la seconde pesait littéralement sur sa vie entière; car la beauté de la jeune fille exerçait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait pas.
Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la hutte pour éveiller son maître, et une demi-heure après avoir traversé le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom.
L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que se répandait la lumière du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire, il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frappés par la foudre, ce n'était qu'un accident heureux, car autrement il eût été forcé de les tuer lui-même, s'ils avaient refusé de lui restituer l'arrêt de mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait cela? Il était peu probable qu'on retrouvât les corps, sur cette rive déserte, où les vautours les dévoraient sans doute déjà; si on les découvrait, le papier aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou serait devenu illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller eût pris part au meurtre et, au besoin, Hendrik établirait un alibi. C'était un homme utile que ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? Deux Boers escortaient deux Anglais jusqu'à la rivière; là, ils se querellaient et tiraient les uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient le chariot et tout était fini.
Muller se disait que tout était pour le mieux et que personne ne pourrait le soupçonner.
Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes efforts, et le sang colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et puis Hendrik l'avait lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait à exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé de fusiller. Bessie lui céderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il n'avait plus rien à craindre, puisque le gouvernement anglais rendait les armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.
[3] Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, et qui n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers, surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.
Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait enfin sa récompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes ses facultés à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but ressemblait fort à un trône.