«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'État et tentative de meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il exécutait les ordres du Triumvirat.»
Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant à peine, elle fut conduite à travers la petite plantation, et ensuite par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la pièce qui allait lui servir de prison. C'était une sorte de magasin rempli de sacs de pommes de terre et de farine. Là, on l'enferma.
Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait un peu de jour que par les fentes de la porte et un trou ménagé dans le mur du fond, pour laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine à moitié plein, et essaya de réfléchir. Sa première pensée fut de s'évader, mais elle en reconnut vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien verrouillée; une sentinelle montait la garde devant; une autre était placée derrière le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la séparait de la remise. Les briques dont il était construit s'étaient un peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté. Là aussi elle trouverait des hommes armés. Mais, en supposant même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle abandonner son vieil oncle à son sort?
CHAPITRE XXIX
CONDAMNÉ A MORT
Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé que par les pas des sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcinés. L'odeur de poussière et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc, rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie presque intolérable, et elle crut s'évanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le mur de la remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien perdre et de voir ce qui pourrait se passer. Bientôt plusieurs Boers entrèrent dans la remise et en retirèrent tous les chariots, excepté un seul qu'ils placèrent contre le mur opposé à celui contre lequel s'appuyait Bessie, puis ils disposèrent divers bancs et pièces de bois, et Bessie comprit qu'ils préparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait pas menacé en vain.
Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, défilèrent dans la remise et se placèrent sur deux rangs, dans le grand chariot qu'ils avaient gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée avec un mouchoir taché de sang; il était pâle, et tremblait un peu, mais Bessie vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à toute organisation chez les Boers, est la difficulté d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un d'eux; mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour Muller: son ascendant était incontesté et incontestable.
Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, dans un espace vide, et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis Bessie vit son vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent avec lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du président. Au même instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait disposé pour servir de banc des témoins et Muller tira de sa poche un carnet et un crayon.
«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en conseil de guerre, pour juger l'Anglais Silas Croft. Il est accusé de s'être, par ses actes et par ses paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement, notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, après que ce pays eût été rendu à la république. En outre, d'avoir tenté d'assassiner un citoyen de la République, en tirant sur lui, avec un fusil chargé. Si ces accusations sont prouvées, il méritera la mort, d'après la loi martiale.