Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré ses adjurations d'indépendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils votaient contre le président. Tous refoulèrent donc leurs meilleurs sentiments, avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent la sentence fatale.

Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:

«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler vos crimes. Vous avez été jugé impartialement par un conseil de guerre et selon notre loi. Avez-vous quelque raison à donner pour que la sentence ne soit pas exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»

Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en arrière sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois.

«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre à vous, mécréant que vous êtes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs, mon serviteur tué, ma maison détruite après dix années de labeur. Je pourrais vous dire que j'ai été un bon citoyen, que j'ai vécu en paix et amitié dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pèse lourdement sur vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonné et je n'ai plus de patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas aussi la vie?»

Frank Muller fixa son œil froid sur le visage vibrant du vieillard et sourit d'un terrible et triomphant sourire.

«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la République, de vous prévenir que vous serez fusillé demain, à l'aube. Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et avoir pitié de votre âme!

«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de son cheval, à la maison qui est sur le versant de la colline, à une heure de distance de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre de Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamné. Que deux hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetière, derrière la maison.»

Les gardes posèrent la main sur les épaules de Silas et il sortit avec eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente du mur, jusqu'à ce que la chère et vénérable tête eût disparu; puis enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs qui se succédaient sans relâche, elle tomba sans vie sur le sol.

Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de mort sur une feuille de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour des raisons à lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les membres du prétendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par cette preuve irréfutable de leur complicité. Mais les Boers, si simples qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à jour une manœuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers donné leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte authentique, c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils eurent compris les intentions de leur redoutable et respecté commandant, ils furent saisis du désir immédiat et simultané de disparaître. Ils découvrirent tous, au même instant, que des affaires les appelaient au dehors; quelques-uns avaient même déjà, sous la conduite du terrible Hans, déserté leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller, devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre: