—Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter un instant; je n'en trouvais pas d'autres.»
Le Boer hocha la tête.
«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le temps qui court, les Boers ne sont pas disposés à vendre leurs selles à des Anglaises. Ah! l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il devrait être contresigné par le commandant local. Je dois vous arrêter.»
Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il répéta: «Il faut que je vous arrête», et donna des ordres en conséquence.
«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous n'avons qu'à nous soumettre.
—Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement un peu de nourriture, répondit-il philosophiquement; je meurs littéralement de faim.
—Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, avec un petit rire triste; qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse!
—Du courage, Jess; la chance va peut-être tourner.»
Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientôt l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de s'égayer à ses dépens. Ne préférerait-elle pas monter à califourchon? Avait-elle acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui n'en voulait plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de faire perdre à la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il faillit renverser le pauvre animal épuisé. Plus prompte que lui, Jess évita la chute en se retenant à la crinière. Un instant après, le jeune homme, appelé Jacobus, revint à la charge et tendit le bras pour pousser sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et son sang bouillonna dans ses veines. Sans réfléchir à ce qui pouvait en résulter, il fut en un clin d'œil près du misérable et, le prenant à la gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval. Il y eut aussitôt une grande mêlée. John tira son revolver, les Boers levèrent leurs carabines et Jess crut que tout était fini. Elle se couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié John dans un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait pris le sauf-conduit se trouva être assez brave homme au fond; il avait observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait complètement.
«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien fait pour Jacobus: il avait essayé de faire tomber la jeune fille. Dieu tout-puissant! ce n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus à se relever. Il a l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»