Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une idée de son indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui avait essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie de son vieil oncle innocent et l'honneur de sa sœur chérie, ce serait impossible. Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la rendait folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que Muller n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, à elle, un souffle de vie pour s'y opposer. Si Jess eût été mauvaise, elle se serait dit que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. Avant tout elle était droite, généreuse, prête au sacrifice et serait morte, plutôt que de profiter d'une situation semblable.

Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.

«Allumez une bougie», dit-elle.

Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine de bouts de bougies et, par un de ces jeux étranges de l'esprit qui parfois mêlent les idées les plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des années elle se demandait, sans pouvoir y répondre, où passaient les bouts de bougies de la maison; le mystère était expliqué.

«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin de réfléchir.»

Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de peaux de bêtes, le front appuyé sur une main dont les doigts se crispaient dans sa chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation. Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle le connaissait trop bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il accepterait en échange de la vie de son oncle. Il était impossible de laisser consommer ce sacrifice; l'idée était trop horrible.

Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter devant Muller pour l'accuser hardiment, en présence de tous, d'avoir attenté à sa vie et à celle de John.

Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi cela servirait-il? On la jetterait en prison; on la tuerait peut-être et tout serait dit. Elle y renonça donc.

Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'était aussi impossible. Où trouver de l'aide? Nulle part. Les indigènes y seraient disposés, mais maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indigènes auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au moins, pour chercher et réunir des défenseurs, et alors il serait trop tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit tout haut:

«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un homme tel que Frank Muller?»