—Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint et répondit:
«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre père et à votre mère; soyez homme!
—Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme, mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par les blessures.
—Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.
—Non, Missie, je n'irai pas seul.»
Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise humeur s'emparait de lui; or il n'est pas de mule obstinée plus intraitable qu'un Hottentot de mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle pas également coupable, soit qu'elle restât, soit qu'elle le suivît? Quant à être découverte, peu lui importait. Elle ne se sentait plus la force de penser à autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au dernier moment: cela, c'était au-dessus de ses forces.
«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.
—A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; vous tiendrez l'ombre à distance, pendant que je tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit endormi, bien, bien endormi.»
Une fois encore, lentement et avec les plus grandes précautions, ils descendirent la colline. Il n'y avait plus de lumière nulle part et l'on n'entendait que le pas des sentinelles près de la remise. Mais ce n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; ils laissèrent les communs sur leur droite et firent un détour vers l'avenue des Gommiers. Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent près d'un tas de grosses pierres et Jantjé s'avança pour reconnaître les lieux. Bientôt il revint dire que tous les Boers, restés près du chariot, dormaient, mais que Muller était encore assis sous sa tente, plongé dans ses réflexions. Très doucement ils se glissèrent jusqu'au tronc du premier grand gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais brouillard.
A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente de Muller. Une lumière brûlait à l'intérieur et sur la toile rendue luisante par la brume et la pluie, se reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était placé de telle sorte que la lumière jetait un reflet agrandi, non seulement de tous ses traits, mais aussi de leur expression. Il gardait son attitude habituelle lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, les yeux fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, à tout ce qu'il avait fait pour le remporter, à tout ce qu'il y gagnerait. Il avait maintenant tous les atouts dans les mains. Et cependant, au milieu de son triomphe, il éprouvait une crainte vague. De nouveau les paroles du vieux général boer revenaient à sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois que Dieu met une limite aux actions de l'homme. S'il va trop loin, Dieu le tue!»