Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, d'un sommeil lourd et sans rêves, la tête de la femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine! Étrange et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le monde s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent dans la grotte et se jouèrent indifféremment sur le visage blême, sur les boucles en désordre de la morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux babouin jeta un regard à l'intérieur, par l'ouverture de la grotte, et une vive indignation à la vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le monde s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper de la mort de Jess; il est si habitué à ces sortes de choses!

Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux et s'étirant les bras, il eut tout à coup conscience du poids qu'il portait, abaissa son regard, vit d'abord très confusément, puis enfin clairement et sans doute possible!


Il est des choses que l'œil humain doit respecter. Au nombre de ces choses, est la première explosion du désespoir d'un homme fort! John Niel dut remercier Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans cet abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et sauf en apparence, mais meurtri pour le reste de ses jours.

Quelques heures plus tard, un homme hâve et hagard descendait, en trébuchant, la colline de Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau. L'agitation régnait partout. Du petits groupes de Boers, qui parlaient haut et gesticulaient, se précipitèrent vers le nouvel arrivant, pour voir ce qu'il portait. Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le laisser passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison incendiée, puis se dirigea vers les remises et déposa son fardeau sur le banc où Frank Muller s'était assis la veille, pendant le soi-disant conseil de guerre.

Enfin il demanda d'une voix étouffée:

«Où est M. Croft?»

L'un des Boers montra du doigt la porte de la petite pièce où était enfermé le vieillard.

«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si menaçant, qu'on lui obéit sans mot dire.

«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! Vous nous revenez du monde des mourants!