«C'est tout juste comme la vie d'un homme, Blesbok, dit-il à son cheval: venant on ne sait d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne de poussière sur la grande route du monde, puis disparaissant et laissant la poussière retomber sur le sol, pour être foulée aux pieds et oubliée.»
Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid que beau, malgré d'agréables yeux bleus et une jolie barbe roussâtre, taillée en pointe, paraissait avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses réflexions sentencieuses, puis donna un léger coup de cravache à son cheval épuisé: «Avançons, Blesbok, reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le vieux Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité que nous sommes au tournant», ajouta-t-il, en désignant de son fouet un petit sentier plein d'ornières, qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, dans la direction d'une colline étrangement isolée, terminée au sommet par un large plateau et qui surgissait de la plaine onduleuse, à une distance d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux Boer a dit: le second tournant, continua-t-il, se parlant à lui-même, mais peut-être mentait-il? On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à égarer un Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline au sommet plat, située à une demi-heure environ de la grande route; ceci répond au signalement; j'en cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il fit prendre à sa monture une sorte de petit trot à l'amble, qu'affectionnent particulièrement les chevaux de l'Afrique méridionale.
«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine John Niel, en trottant doucement. Me voici à trente-quatre ans, sur le point de recommencer la mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes ambitions et à quatorze années de service dans l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.»
A ce moment ses méditations furent interrompues, car, au sommet d'une montée peu rapide, un spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un poney monté par une femme s'avançait en galopant furieusement et, derrière lui, les ailes étendues, le cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait, couvrant douze ou quinze pieds de terrain à chaque enjambée de ses longues échasses. Le poney avait encore à peu près vingt mètres d'avance, mais, quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!... Le grand échassier rejoignait le cheval. Ah! John Niel sentit le cœur lui manquer et ferma les yeux, car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever très haut et retomber comme un gourdin plombé!
Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé son cheval sur l'échine, derrière la selle; l'animal, momentanément paralysé, tomba comme une masse sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le montait, se releva et courut vers John, poursuivie par l'autruche. Le membre terrible se leva de nouveau, mais, avant qu'il pût frapper son épaule, la jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre. Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se roula et sembla vouloir l'écraser, jusqu'à ce que mort s'ensuivît. John arrivait. Dès que l'échassier le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui, avec un mouvement de valse solennelle, que cet animal affecte souvent avant d'attaquer. Or le capitaine Niel ignorait les façons d'agir de l'autruche et son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait fort disposé à déguerpir; le maître, en toute autre circonstance, n'aurait pas mieux demandé, mais comment abandonner la beauté en détresse? Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa glisser à terre et, sa cravache en nerf de bœuf à la main, il fit vaillamment face à l'ennemi. Pendant quelques secondes, l'autruche resta immobile, clignant ses yeux brillants et balançant gracieusement son long cou. Puis, soudain, elle étendit ses ailes et fondit comme la foudre sur son adversaire. Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement des plumes et aperçut une grande patte qui frappait dans le vide, près de sa tête. Heureusement l'autruche le manqua et passa comme un éclair; mais, avant que l'étranger pût se retourner, l'ennemi revenait, lui lançait un de ses terribles coups dans le dos et l'envoyait rouler à terre. En une seconde, John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé et absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche revenait; il courut à elle et lui asséna son fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle s'arrêta. Profitant du répit, il saisit l'échassier par une aile et s'y cramponna désespérément des deux mains. Alors ils commencèrent à tourner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il semblât à John Niel que le temps, l'espace et la terre ne fussent plus qu'une vision tournoyante, fixée quelque part dans les ombres de la nuit. Au-dessus de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le long cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient les pattes semblables à de gigantesques totons et, devant lui, s'étalait une douce masse de plumes blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée d'étoiles! John était sur le dos et l'autruche, qui ne semblait pas sujette aux étourdissements, lui infligeait un châtiment terrible. Heureusement elle ne peut frapper très fort un homme étendu; autrement c'eût été la fin de John Niel et nous n'aurions pas à conter cette histoire.
Pendant une demi-minute environ, l'échassier s'en donna à cœur joie, sur le corps de son antagoniste renversé, qui crut toucher au terme de sa carrière terrestre. Au moment où tout devenait indistinct à ses yeux, il aperçut tout à coup deux bras blancs qui se nouaient autour des pattes de l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le cou, sinon elle vous tuera!»
Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva chancelant. Pendant ce temps, l'échassier et la jeune fille roulaient enlacés en une masse confuse, au-dessus de laquelle le cou élégant et le bec sifflant se balançaient, semblables au cobra qui va frapper. John se précipita, saisit ce cou des deux mains et, de toute sa force (qui était considérable), il le tordit jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement, quelques bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu, mort!
Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa d'un regard la scène du combat. La jeune fille restait sans mouvement comme l'autruche; avait-elle succombé dans la lutte? Trop faible pour aller s'en assurer, John se mit à détailler son visage. Elle avait la tête appuyée sur le vaincu, dont les plumes légères lui faisaient un doux oreiller. Lentement il reconnut que ce visage était très beau, malgré son extrême pâleur: front bas et large, couronné de soyeux cheveux d'or, menton très rond et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu grande. On ne voyait pas les yeux, car ils étaient fermés; la jeune fille avait perdu connaissance. Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu et, se traînant vers elle (car il était terriblement contusionné), il lui prit la main et essaya de la réchauffer dans les siennes. Elle était belle de forme, cette main, mais brunie, et laissait deviner qu'elle travaillait beaucoup. La jeune fille ouvrit les yeux et Niel remarqua, non sans plaisir, qu'ils étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un petit rire:
«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je me suis évanouie.
—Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment, et il faisait le geste d'ôter son chapeau, quand il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la bagarre. «J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal sérieux?