Séparé d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de plâtre, à quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se désespérait ainsi, et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au souvenir de sa journée, et Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, épanchant son pauvre cœur en sanglots dont il est la cause, ne sont, après tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre étrange monde.
Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur enfin apaisé, marchait de long en large, sans interruption, les pieds nus, sans bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement la première amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir d'effacer les dernières heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais! Elle se connaissait bien! Son cœur avait parlé une fois pour toutes! Il n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps à autre, il se trouve une nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette pauvre jeune fille sont trop profondes, ont reçu une part trop large de l'immutabilité divine, pour s'adapter aux changements des circonstances humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur destinée sur un coup de dé; si elles perdent, elles se brisent et leur bonheur disparaît comme un oiseau de passage.
Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons; nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent être profondément remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. La vraie, la grande souffrance est une de ses prérogatives, et, au fond de cette souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et lui fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait mesurer les souffrances et le pêché du monde, lui donnait en même temps le pouvoir de voir au delà; et il en est de même pour ceux de ses enfants qui prennent part, si obscurément que ce soit, à sa divinité.
Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un rayon de consolation pénétra dans son cœur, en même temps qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait pour sa sœur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et froid rayon de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'était révoltée. Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait victorieusement contre la beauté de sa sœur, si loin que fussent allées les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Mais bientôt, pendant cette marche douloureuse, le meilleur de sa nature se révolta et dompta son cœur. Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible qu'elle, moins faite pour souffrir, et Jess avait promis à sa mère mourante, de travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la protéger par tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment sans limites qu'elle avait fait là, n'étant encore qu'une enfant; mais sa conscience n'en était pas moins engagée. En outre elle aimait Bessie de toutes les forces de son cœur, plus, bien plus qu'elle-même. Bessie garderait son bien-aimé et ne saurait jamais à quel prix. Quant à elle! eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil blessé, et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle guérît ou... mourût.
Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment où la première lueur d'aurore s'étendait sur la prairie brumeuse; mais cette fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait désormais. Ensuite elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'épuisement, jusqu'à l'heure où il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa douleur nouvelle.
Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré que trois heures!
«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas Croft qui sortait du kraal où il venait de compter ses moutons, «je vais vous demander une faveur.
—Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! Il est vrai que vous l'êtes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il?
—Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui part de Wakkerstroom demain, dans l'après-midi, et y passer deux mois avec mon amie de pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais tenu ma promesse.