«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en ouvrant tout grands ses grands yeux bleus. «Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop vulgaire. Vous rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, l'année passée, en allant à Natal et s'écria, en levant au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est un génie! C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut vous faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de frère et vous lui dites que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du précieux privilège. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et de plus, ce n'est pas gentil à vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.»

A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant sa décision. John aussi fut très surpris et, en outre, fort mécontent. Depuis la veille, depuis sa visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess l'intéressait. Jusque-là, elle avait été pour lui une énigme; maintenant il en avait deviné une partie et n'en désirait que plus vivement de connaître le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point elle l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'éloigner pour longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir de son pas silencieux et résolu. Bessie était certainement belle et charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalité de sa sœur, et John Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et l'autre chez une femme, au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intéressait profondément, pour ne pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva une grande contrariété, voire de la mauvaise humeur, à l'idée de son départ. Il lui adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation, renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses regards et ne fit pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, il s'en alla voir les autruches, après avoir attendu quelques instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle préparait ses bagages, mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la malle, il ne fut pas très convaincu.

Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus impassible qu'au dîner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa, déclara qu'elle renonçait au chant pour le moment et persista dans son refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les oiseaux ne chantent que pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui semble venir à l'appui de la théorie affirmant que les mêmes grands principes régissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur, dépouillée de l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait plus faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence, mais elle était curieuse.

Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite à Wakkerstroom, d'où la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'était une autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans le Transvaal.

En conséquence, à huit heures et demie, par une belle matinée, s'avança le chariot recouvert d'une tente, posé sur deux roues massives et attelé de quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels se tenaient le Hottentot Jantjé et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une moocha, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une tabatière en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le premier, puis Bessie et Jess après elle. Jantjé grimpa derrière; et alors les chevaux, reculant, se cabrant, se précipitant tour à tour, et cherchant à s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manière qui eût épouvanté quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. John avait grand peine à maintenir les quatre chevaux à une allure presque régulière, ce qui, joint aux bonds et au fracas du véhicule, rendait toute conversation impossible. Ils arrivèrent en deux heures à Wakkerstroom, située à dix-huit milles de Belle-Fontaine.

Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla retenir la place de Jess dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au magasin où elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, tous trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, et, comme ils finissaient, ils entendirent le cor plus énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus là qu'un garçon métis.

«Combien de temps pensez-vous être absente, miss Jess? demanda John.

—Environ deux mois, Capitaine.

—Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton convaincu. La ferme sera triste sans vous.

—Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le visage tourné vers la fenêtre et affectant de regarder avec intérêt l'attelage de la malle-poste dans la cour. Puis tout à coup: