«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize bœufs noirs, qu'il aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et présentaient la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme des chiens. Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent promptement et, au bout de deux mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était blessé au pied. Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colère, sous prétexte que tout Basutu était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir le soir même. Le lendemain matin, la porte du kraal était renversée et les bœufs avaient disparu. Toute la journée on les chercha en vain. Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon père vendre les bœufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait dû au printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank haïssait mon père, à cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrèrent dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachèrent à des mimosas, avec des rênes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon père où étaient les bœufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. Alors le Baas ôte son chapeau, adressa une prière au Grand Homme dans le Ciel et, quand il eut fini, baas Frank approcha tout près avec un fusil, tira et tua mon père. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tête toucha ses pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle s'enfuit; il courut après elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il revint sur ses pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais pas qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de m'épargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, et le vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était désolé, mais qu'il exécutait la volonté du Seigneur. Et juste au moment où baas Frank levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize bœufs! Ils étaient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés et ennuyés d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux Jacob devint tout pâle, se gratta la tête, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce que ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la mère de baas Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand elle vit tous ces morts et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, elle devint folle, car elle avait le cœur bon, quand elle n'avait pas bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait sur eux et qu'ils mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa mes liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empêcher de parler. Aussitôt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car j'avais très peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; j'y travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et que baas Croft me louât pour conduire son chariot de Maritsburg ici, où, pour mon malheur, j'ai retrouvé baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout comme autrefois, excepté sa barbe.

«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais baas Frank, et baas Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai été le témoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui qu'on a blessé avec sa lance.»

Ayant terminé son récit, le misérable petit homme ramassa son vieux feutre graisseux, orné de deux plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça sur ses oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, avec ses longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. Une histoire si atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutèrent pas un instant qu'elle ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, était convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagère parfois.

«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prédit une malédiction et une mort sanglante. Sa prédiction s'est réalisée. Il y a douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. Cela fit grand bruit, je m'en souviens; mais il n'en résulta rien. Baas Frank était absent, à la chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des troupeaux de son père et vint vivre ici.

—Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le moindre étonnement, mais je regrette de n'avoir pas été là pour le voir. J'avais bien vu que la femme anglaise était possédée d'un démon et qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possédés d'un diable, ils disent toujours la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon pied; je dis des paroles et enfin les deux extrémités se touchent. Là, c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités se sont touchées et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a enseigné à tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrémités se rencontrent. Il en sera de même pour baas Frank. Quelque jour une pierre surgira, mais les extrémités finiront par se rejoindre et lui aussi, mourra dans le sang. Le démon de la femme anglaise l'a dit et les démons ne peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et maintenant voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mémoire mourra avec eux et qu'ils seront tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront inconnues.»

Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, Jantjé demanda avec le plus parfait sang-froid:

«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise une ou deux bottes de verdure?»


CHAPITRE X

JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!