—Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, après lui avoir serré la main ce matin?
—Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, regardant Muller bien en face; tout ce que je sais, c'est que votre étrange erreur a été tout près de me coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux bruns, qui tenait encore à son chapeau troué et la montra à Muller. «J'espère, dans votre intérêt et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec vous, que cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»
Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur son cheval noir, caressant sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il retournait à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu depuis longtemps.
«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y aurait un Dieu?» se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa route. (Frank Muller était suffisamment imbu des idées modernes, pour être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se fait-il que la première balle ait passé sous lui, et que la seconde ait effleuré sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec soin, et je ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là, comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les dévore, comme le feu dévore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, le laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis le montent paisiblement, le long du chemin qui mène au triomphe. Moi, Frank Muller, je suis un de ces hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot par-dessus le marché. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je le sais; j'ai aidé à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à ma volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les tuerai tous, je prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en rendra la chose que plus délicieuse. Elle aime ce Rooibaatje; je le sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures. Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour calmer ses nerfs. Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec leurs beaux discours sur la patrie et le maudit gouvernement anglais! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais je n'en suis pas moins bien aise d'être à moitié Anglais, car c'est à cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles! Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»
«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas Frank a tiré sur vous.
—Comment le savez-vous?
—Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne cherchait pas du tout un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil blessé, quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqué, il tira de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup.
—Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre», dit John, frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. «Un pareil mécréant ne doit pas échapper à la loi.»
Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, car je suis le seul témoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non, Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par où il doit passer, et tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!»