On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle écrivait chaque semaine, il est vrai, et rapportait fidèlement tout ce qui se passait à Prétoria, mais elle était de ces gens dont les lettres ne disent absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait aussi bien pu leur donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois feuilles de la droite et curieuse écriture de Jess. «Une fois que l'on perd Jess de vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est présente, ajouta-t-elle par réflexion.

—C'est une femme singulière», répondit John pensif.

Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, si étrange qu'elle fût, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait eu conscience qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement vibré pendant quelque temps; mais les vibrations s'éteignaient peu à peu, comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement été plus durable.

Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle s'éloignait même fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut s'empêcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait dans l'habitation, comme un rayon de lumière dans un jardin, car elle était vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'était nullement vain, il était intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites que la réserve impose à une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine pour cacher sa préférence. Non qu'elle fût animée, comme sa sœur, du souffle brûlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout bien considéré) aussi peu adapté aux conditions ordinaires de notre vie prosaïque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle était tendrement éprise, à la manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête à faire une épouse aimante et fidèle pour John Niel, si celui-ci voulait bien l'y inviter.

Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à envisager la question de savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui était pas possible de vivre auprès de tant de grâce et de beauté, sans songer à créer entre lui et celle qui en était douée, des liens plus étroits.

S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il aurait succombé plus vite à la tentation. Mais il n'était ni très jeune, ni très novice; dix ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les doigts assez sérieusement et cet incident de sa carrière l'avait jusqu'alors rendu très prudent. Et puis il était arrivé à l'âge où les hommes ne tendent pas le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les responsabilités de la famille prennent un aspect tout différent de celui qu'elles ont dix ans plus tôt. La tentation peut être grande, mais en posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire son histoire, la vérité nous oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et par cela même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable que fût Bessie, il n'était pas éperdûment épris d'elle et, à trente-trois ans, c'est une condition nécessaire pour s'exposer aux périls du mariage. Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est toujours exposé à ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre sa prudence et se moquer de ses plans stratégiques. Et il devait en être ainsi pour notre ami John Niel.

Une huitaine de jours environ après sa conversation avec Silas Croft, John se dit tout à coup que l'attitude de Bessie envers lui, était assez étrange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait évité sa société au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle lui était agréable. Elle avait été pâle et préoccupée, presque irritable, ce qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et douce.

Un tel changement, dans une personne de qui dépend le charme de la vie quotidienne, suffit bien pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint pas à l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-être, de son indifférence apparente. C'était pourtant là l'explication du changement en question. Bessie, étant droite et simple, et un peu fâchée contre John (sans se l'avouer à elle-même), traduisait par son attitude ce qui se passait dans son esprit.

«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'après-midi (il l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais à la jeune plantation, voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos opérations culinaires (car Bessie était occupée, comme bien d'autres jeunes filles dans les colonies, à confectionner un gâteau), vous devriez mettre un chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes pas sortie aujourd'hui.

—Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.