—Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. Je ne crois pas, poursuivit-elle lentement, que cet endroit convienne à un gentleman anglais et à un officier. Les Boers vous seront odieux et vous n'aurez pour compagnie que mon vieil oncle et nous deux.»

John Niel se mit à rire.

«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen anglais ne sont pas si difficiles par le temps qui court, surtout quand il leur faut gagner leur vie. Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire tout de suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée depuis quatorze ans et j'en ai trente-quatre. J'ai pu vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me faisait une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle mourut, me laissant le peu qu'elle possédait, car presque toute sa fortune était en viager. Après avoir payé tous les droits de succession, je me trouvai à la tête de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec cela dans l'armée. Après la mort de ma tante, je vins de l'île Maurice à Durban, avec mon régiment qui est rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je savais que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je demandai donc un congé d'un an et je résolus de m'informer et de voir si je ne pourrais pas m'habituer à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de Durban me parla de votre oncle, de son désir de céder pour 25 000 francs un tiers de ses intérêts dans son exploitation, parce qu'il devenait trop vieux pour y suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui et promis de venir à l'essai pendant quelques mois; voilà pourquoi j'arrive juste à temps pour empêcher que vous ne soyez mise en morceaux par une autruche.

—Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en riant, que vous avez été reçu chaudement. Enfin, j'espère que vous ne vous déplairez pas ici.»

Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait au sommet de la montée d'où l'autruche avait poursuivi Bessie Croft, et nos deux personnages aperçurent un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une main le poney de Bessie et de l'autre le cheval du capitaine. A quelque distance derrière lui, marchait une dame.

«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et voici Jess qui vient voir ce qui est arrivé.»

La personne en question était maintenant assez proche pour produire sur John une première impression. Elle était petite et plutôt maigre; une épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son visage; certes, elle n'était pas charmante comme sa sœur, mais deux choses frappaient en elle: une pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus magnifiques yeux noirs que John Niel eût jamais vus. A tout prendre, et malgré sa petite taille, c'était une personne à remarquer et à ne pas oublier quand on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser plus loin ses observations, les deux nouveaux venus les avaient rejoints.

«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria Jess, avec un regard rapide sur le compagnon de sa sœur, et un léger accent africain qui n'est pas sans charme chez une jolie femme. Bessie commença aussitôt le récit de l'aventure, faisant parfois appel à John pour corroborer son dire.

Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse et le capitaine se disait qu'il n'avait jamais vu figure si impassible; elle ne changea pas une fois, même aux péripéties les plus émouvantes du drame.

«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne doit pas avoir beaucoup de cœur!»