John n'en demanda pas davantage; il donna un vigoureux coup de fouet aux chevaux.

«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme à la lanterne, tandis que le chariot s'éloignait. Je ne suis pas bien sûr que ce fût un révérend, après tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»

Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, n'encouragea pas cette idée à laquelle l'autre renonça.

Quand, le lendemain matin, le commandant Frank Muller, averti du départ du capitaine Niel avec le chariot du Cap et les quatre chevaux gris, apprit qu'un véhicule répondant à cette description avait passé librement au milieu de la nuit, il fut d'une humeur plus facile à imaginer qu'à dépeindre.

Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale et les envoya travailler aux fortifications pour le reste de la guerre.

Heureusement pour John, malgré cette halte de quelques minutes, il put rejoindre l'évêque. Par un hasard providentiel, Sa Grandeur avait été arrêtée sur la route, par la rupture d'un trait; autrement son soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé les rues montueuses de Heidelberg, cette nuit-là. Toute la ville était encombrée de chariots boers, où dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas de véhicules et de tentes, John distingua la drapeau du Transvaal flottant à la brise de nuit, blasonné aux armes symboliques du pays: un chariot attelé de bœufs et gardé par un Boer armé; c'était sans doute le quartier général du Triumvirat. Une fois, le chariot qui précédait celui de Niel, fut arrêté par une sentinelle et repartit après l'échange de quelques paroles, comme celui de notre héros.

Ce fut une tâche ardue que cette traversée de Heidelberg et pleine de terreurs pour Niel, qui s'attendait sans cesse à être pris et envoyé ignominieusement en prison. En outre les chevaux épuisés faisaient des efforts désespérés pour s'arrêter à chaque maison. Ils avaient enfin traversé la petite ville, quand une fois encore ils furent retenus; de nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais cette fois John fut moins heureux.

«Le laissez-passer disait un chariot, dit une voix.

—Oui, oui; un chariot», appuya une autre voix.

John reprit son air clérical pour conter ingénument sa petite histoire, mais ni l'une ni l'autre des deux sentinelles ne parlait un mot d'anglais; elles se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante mètres environ, afin de chercher un interprète.