Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, qu'elle reçut par la malle (la dernière qui devait arriver à Prétoria) la lettre dans laquelle Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna du camp, jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où elle savait qu'on ne la dérangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit le cachet. Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans broncher, quoique les expressions de tendresse la brûlassent comme un fer rouge.
Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! elle s'y attendait et l'avait même préparé; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre. Au contraire, elle devait s'en réjouir et, pendant quelques instants, elle se réjouit en vérité du bonheur de sa sœur; elle aimait tant Bessie!
Et pourtant elle en voulait à John, comme on en veut à ceux qui vous ont blessé sans le savoir. Pourquoi était-il en son pouvoir de la faire souffrir ainsi! Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec Bessie! Ensuite elle espéra que ces misérables Boers prendraient Prétoria et qu'une balle la délivrerait une fois pour toutes. Elle ne désirait plus vivre. Que ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever une nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement impossible. Non! Elle s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie, lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains. Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle échappait à la passion, elle aurait d'autant plus de chance de réussir, car le succès est aux impassibles. Elle ne resterait pas à la ferme après le mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue et même, si c'était possible, elle ne retournerait pas à Belle-Fontaine avant le mariage. Elle ne le verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi l'avait elle rencontré?
Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se leva pour retourner au camp, mais elle fit un détour par la route de Heidelberg, car elle désirait être seule le plus longtemps possible. Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperçut un chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris, qu'elle crut reconnaître aussi; trois étaient attelés, le quatrième suivait, attaché derrière le chariot. Des hommes marchaient à côté du véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait pour laisser passer la petite troupe, quand tout à coup elle reconnut John Niel parmi les hommes et le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol. Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin. Elle le sentit. En un instant cette pensée l'envahit, qu'elle ne pouvait se sauver, qu'elle était simplement un instrument aux mains d'une puissance supérieure, dont sa passion accomplissait la volonté et pour laquelle sa destinée individuelle importait fort peu. C'était un raisonnement insensé, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que les circonstances leur donnaient une apparence de vérité. Après tout, la limite qui sépare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais été tracée par personne, pas même par saint Paul. Comment décider que Jess avait tort ou raison? Si supérieure qu'elle fût, elle ne pouvait, pas plus que d'autres, trancher la question.
La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en levant la tête, John aperçut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment refléter l'âme de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui l'entouraient, puis à Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et s'avança souriant et les mains tendues vers la jeune fille.
«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en sûreté!
—Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque avec colère; pourquoi avez-vous quitté Bessie et mon oncle?
—Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi parce que je l'ai désiré. Je voulais vous ramener avant que Prétoria fût assiégée.
—Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous retournerions à Belle-Fontaine? Nous allons être enfermés ici tous les deux maintenant.
—C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce n'est pas un si grand malheur, ajouta-t-il gaiement.