«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme.
—Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui trouver une place dans ce misérable camp. Vous devez mourir de faim et de fatigue.»
Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la voiture que Mouti, après avoir dételé les chevaux, avait placée près de celle de Mme Neville, et la première personne qu'ils virent, fut cette dame elle-même. C'était une bonne et maternelle personne, habituée à la vie rude de la colonie et peu émue d'un incident comme celui qui se produisait en ce moment.
«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt que Jess eut fait la présentation, «vous êtes un homme résolu, d'avoir forcé le blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé avec un nerf de bœuf. Ce n'est pas que votre venue serve à grand'chose, car vous ne sortirez pas d'ici avant que l'armée de secours du général Colley arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher dans le chariot, c'est toujours ça! Quant à vous, on vous donnera une tente et vous la placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on n'y regarde pas de si près. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchanté de vous voir. Je l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes. Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»
Quand John revint une demi-heure après, il vit avec plaisir que Mme Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait préparé un beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvisé, servi par Jess, tandis que Mme Neville bavardait à son aise.
«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous étiez fiancé à sa sœur. Je vous félicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur six, il ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une économie ici et les enfants sont une bénédiction, selon le vœu de la nature, au lieu d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les pays civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais guère du reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense, puisque vous allez être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»
Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller demander aux religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut pas en entendre parler.
«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du moins il sera votre beau-frère, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde! Allons donc! Les religieuses auront bien assez à faire pour leur propre compte.»
Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement proposé lui paraissait tout à fait convenable.