Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué un mélange d'eau et d'arnica sur ses contusions, John réussit à gagner la pièce où le souper attendait. Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne; des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis. Dans un coin se trouvait un piano et John devina que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs, devait être la propriété de miss Jess.

Le souper se passa fort agréablement, puis les jeunes filles se mirent au piano, pendant que les hommes fumaient. Une nouvelle surprise attendait John Niel: après que Bessie, presque entièrement remise de sa secousse, eut joué très convenablement deux ou trois morceaux, Jess, qui jusque-là était restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce ne fut pas de bon cœur, car elle n'y consentit que sur la demande réitérée, faite par son oncle le patriarche, de sa voix retentissante et joyeuse. Pendant quelques instants elle laissa errer ses doigts sur les touches, frappant de vagues accords, puis tout à coup elle chanta comme jamais le capitaine n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand, de sorte que John ne comprenait pas les paroles, mais il n'était pas nécessaire de les comprendre pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans fin et sans bornes trouvaient un écho dans chacune des notes splendides et les pénétraient. La voix divine, ardente et douce à la fois, montait, planait, faisait vibrer les nerfs de l'auditeur comme les cordes d'une harpe éolienne, transportait son âme sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme l'aigle retombe, et s'éteignit dans une dernière vibration.

John respirait avec peine et son émotion était si forte, qu'il s'appuya au dossier de sa chaise, énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction qui se produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, il surprit Bessie qui l'observait avec malice et curiosité. Jess, penchée sur le piano, caressait encore doucement les touches, la tête inclinée sous la couronne de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles.

«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant sa nièce du bout de sa pipe, «que pensez-vous de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il pas de quoi vous empoigner le cœur et vous pénétrer jusqu'aux moelles?

—Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit John simplement, et j'ai entendu presque toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment beau! Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter ainsi dans le Transvaal.»

Jess se retourna vivement et John remarqua que si ses yeux brillaient d'émotion, le reste de son visage était aussi impassible que jamais.

«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous moquez de moi, capitaine Niel»; et aussitôt, avec un «bonsoir» bref, elle quitta la chambre.

Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte par laquelle Jess était sortie et cligna des yeux d'une façon qui probablement en disait long, mais n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et muet.

Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de sa voix sympathique, s'informa, avec la sollicitude d'une bonne ménagère, si sa chambre lui convenait, combien de couvertures il désirait avoir sur son lit, lui dit que s'il était incommodé par le parfum des fleurs plantées près de la véranda, il ferait bien de fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle de gauche.

Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée, elle sortit et le capitaine, la suivant des yeux, se disait qu'il était impossible de rêver une jeune créature plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante en tout point.