«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en marchant avec la troupe, dans le brouillard blanc de l'aube. Elle pense probablement que je vais à la mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle la chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, mais j'imagine qu'elle se consolerait. Quant à Jess, si elle venait un jour à perdre son fiancé, je ne crois pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément la différence entre les deux sœurs: l'une est tout fleur, et l'autre est tout racine.»

Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, ce qu'elle faisait, si elle pensait à lui, puis sa pensée revint à Jess; quelle charmante compagnie que la sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et dans le secret de son cœur, il espéra qu'elle resterait près d'eux, quand ils seraient mariés. Sans s'en rendre compte et très innocemment, ils en étaient arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se deviennent réciproquement tout à fait nécessaires dans leur vie quotidienne. Il ne savait pas encore quelle place tenait, dans ses pensées habituelles, cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point son individualité absorbait la sienne propre. Il savait seulement qu'elle avait le don de le rendre parfaitement heureux en sa société. Quand il lui parlait, ou même quand il restait silencieux auprès d'elle, il se sentait envahi par une sensation de repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée auprès d'une autre femme.

C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu par la nature la plus faible à la nature la plus forte, mais il y avait quelque chose de plus; il y avait l'influence de cette entière sympathie, de cet accord parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection la plus élevée. Quand ils s'unissent à la passion proprement dite, ce qui est assez rare, car ils se rencontrent plutôt dans les relations d'individus du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque chose de plus qu'humain, et l'amour fondé sur cette sympathie, qu'il existe entre une mère et son fils, entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré leur désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt jamais.

Les réflexions de John furent assez promptement interrompues par la nécessité de revenir aux détails pratiques et désagréables de la situation.

Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté de lui, et lui-même fut atteint par une balle qui passa entre sa selle et sa cuisse. Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu glorieuse pour les armes anglaises, que presque tous les combats de cette malheureuse guerre, pendant laquelle la défense de quelques villes fut seule de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue du combat fut désastreuse et quelques heures après son départ du camp, John revenait, ayant pris en croupe un homme grièvement blessé (car l'ambulance était tombée aux mains des Boers). Pendant ce temps, des rapports exagérés circulaient parmi la population et, entre autres choses, on racontait que le capitaine Niel avait été tué. Un homme affirma l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.

Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée pour en faire part à Jess.

Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, s'était rendue à la petite maison qu'elle habitait pendant la journée. D'abord elle voulut travailler et ne put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses yeux ne suivaient pas les lignes, et ses oreilles entendaient anxieusement le bruit sourd du canon répercuté par les collines. Elle ne pouvait échapper au pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. La plupart des gens doués d'imagination ont souffert de ce mal et en ont reconnu la folie, mais cette fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut que d'une ligne que John fût tué.

Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit la route du «Palais» sans pouvoir retenir ses larmes, car la bonne dame s'était fort attachée au capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière de l'ouïe qui accompagne souvent la surexcitation nerveuse, entendit le léger bruit de la petite grille qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt à l'angle de la maison pour voir qui entrait.

Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes de son amie, lui suffit. Elle comprit ce qu'on allait lui dire et saisit un des jeunes gommiers qui bordaient l'allée, afin de ne pas tomber.

«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il mort?