Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, assis dans le jardin du Palais. Étendu dans un long fauteuil américain, que Jess avait emprunté ou volé à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement. Près de lui s'étalaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par Jess, et sur ses genoux était ouvert ce curieux journal, les Nouvelles du Camp, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est pas facile de composer un journal dans une ville assiégée.

Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages de fumée de sa pipe, elle, les mains croisées sur son ouvrage, les regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient les collines boisées.

C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du camp pour souffrir du bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des ruisseaux et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide et gris des gommiers.

Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que Jess avait appris à aimer, comme jamais elle n'avait aimé aucun autre lieu; autour d'eux s'épandaient les flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des grenadiers semblaient vouloir humilier les roses, l'air embrasé frémissait au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent pris leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix, l'épanouissement d'une nature merveilleuse.

En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait voir un coin du ciel; et pourtant, entraînée par cet étrange courant de mélancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien d'êtres avaient subi en ce même lieu, les mêmes impressions, avant de rentrer dans l'oubli du passé; combien d'autres lui succéderaient, lorsqu'à son tour elle serait tombée dans le gouffre sans écho? Mais qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient aux siècles, le soleil continuerait à inonder la terre de sa lumière d'or, l'eau à murmurer dans sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et les femmes à rêver les mêmes rêves!

Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle, ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un mythe cruel? N'était-elle que poussière, ou possédait-elle une individualité au delà de la terre? Qu'est-ce qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? Elle avait souvent souhaité que ce ne fût pas autre chose; mais maintenant elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour lui et le jour viendrait où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme une auréole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et qui peut dire qu'il ne soit pas la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas un lieu où l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait qu'elle n'a pas en vain ouvert son cœur pur à l'espoir d'un bonheur dont, pendant quelques instants, l'ombre s'est approchée d'elle?

John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, contemplait son visage qui, en ce moment où elle ne se surveillait plus, avait perdu son impassibilité et semblait refléter la tendre et radieuse espérance flottant dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes et ses grands yeux, pleins d'une lumière étrange et douce, tandis que toute sa physionomie exprimait une aspiration ardente, un désir spiritualisé, semblables à ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mère, dans quelques tableaux des anciens maîtres. En ce moment, John trouvait à Jess une beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, l'attirait, non pas comme l'avait attiré celle de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie de sa nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en cet instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une créature humaine, et John en fut presque effrayé.

«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»

Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression habituelle; on eût dit qu'on lui mettait un masque.

«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.