Mme Alphonse Daudet publie ses petits livres à de larges intervalles. Max Lyan, qui a donné un premier roman en 1891, vient à peine de se décider à en publier un second. On m'assure que d'abord elle avait prié une de ses amies de passer pour l'auteur de la Fée des Chimères et que ce mensonge de modestie, près avoir duré deux années, fut découvert malgré elle. Son allure, ses gestes, sa parole voilée et chantante, tout est d'accord avec ce recul craintif. Je l'ai rencontrée plusieurs fois au milieu de bas-bleus ineptes et bruyants, toujours occupés à faire la roue. Elle semblait d'abord effacée. Mais, dès qu'on échangeait quelques mots avec elle, on n'entendait plus les autres; et, si vous regardiez ses yeux d'ironie et de tendresse, son sourire amusé et indulgent, rien ne pouvait plus vous en détourner. Tels ses livres, d'un charme discret, prenant et durable.
La composition de la Fée des Chimères est poétiquement timide. Le roman, intense et douloureux, n'est pas présenté directement. Il est aperçu, lueur trop vive, à travers la joliesse rose d'un écran. Un enfant naïf prend pour une fée une mélancolique délaissée, exige son histoire, obtient le conte attendu. Après des années, l'adolescent retrouve la triste marraine et elle avoue «la vérité sur la Fée des Chimères». Ce qui dans un livre d'homme serait ingéniosité et amusante trouvaille littéraire est ici charmant de spontanéité: une douceur épeurée de mains féminines qui vont frôler une blessure.
L'habitation de la Fée des Chimères ressemble au livre lui-même et à l'esprit de Max Lyan. La réalité se voile de rêve et les pierres disparaissent sous les calices et les corolles. «Au sommet de la colline, une haute tourelle d'angle restée debout au milieu des ruines pittoresques se dressait en plein ciel, comme une gigantesque gerbe de fleurs. Des draperies de lierre et de vigne vierge empourprée voilaient sa base; puis, au-dessus des plantes grimpantes aux larges jets flexibles, éclatait la fanfare des couleurs plus vives. Les giroflées d'or brun, les iris couleur de ciel, les coquelicots pourpres, les saxifrages d'émeraude, les mousses richement nuancées, tout le monde charmant des parasites en fleurs jaillissait des moindres interstices, se mouvait sous la brise et jusqu'au faîte dissimulait les vieux murs.»
Telle la solidité fleurie de son esprit, qui semble s'émouvoir à tous les vents, reste forte et inébranlée. Mais le centre et l'unité sont difficiles à atteindre, et le sens courageusement douloureux de son optimisme ne se révèle qu'à une attentive lecture. Les livres de Max Lyan paraissent tout souriants «de visions de vols d'oiseaux et de prairies en fleurs», tout sonores de conseils vaillants: «C'est bien bon, la vie, malgré les jours sombres et les heures tristes. Ne vous désintéressez pas de votre propre joie.» Il faut «vivre dans une atmosphère de joie». Mais cette atmosphère, on doit la créer soi-même; il est prudent de «faire bon visage aux à peu près», d'en jouir comme de bonheurs parfaits et même souvent de bâtir la maison de bonheur sans autres matériaux que des rêves. Mais les rêves heureux de Max Lyan, comme les pensées poétiques de Mme Daudet, s'appuient sur des souvenirs. Les joies d'imaginations sont des oiseaux qui ont besoin, pour venir nous réjouir de leur vol capricieux, de s'élancer de quelque lointaine réalité. «J'ai beaucoup rêvé; mais j'ai d'abord vécu mon roman, et je ne me suis abandonnée aux chimères que lorsque ma vie de cœur a été close.» L'imagination «doit fleurir nos existences comme ces plantes grêles fleurissent notre tour. Elle doit masquer la misère de notre destin d'un voile aussi riant que celui que jettent ces corolles et ces mousses sur la nudité des vieux murs». Ne serait-ce que pour les poétiser ensuite, notre jeunesse doit être accueillante à la vie et à l'amour. «Il est bien doux de retrouver au fond de sa mémoire l'oiseau d'azur au ramage charmant... Que de vies sont privées de ces échappées lumineuses...»
Ah! les pauvres qui n'ont pas même au trésor de la mémoire une fleur fanée et un beau jour éteint, comme Max Lyan les plaint, comme elle sourit tristement à les voir chercher partout «une issue, un leurre d'emploi aux facultés aimantes si cruellement refoulées»! Elle s'attendrit aux humbles affections et aux manies de la vieille fille qui n'a trouvé parmi les hommes «nul aliment pour son cœur avide et douloureusement a cherché plus bas des prétextes à amour».
Réfugiée dans le rêve, elle sent tout ce que son bonheur a d'inquiet et de flottant. Par instants, l'océan de réalité s'irrite, et la tempête semble sur le point de briser la frêle barque. Toujours, d'ailleurs, la joie de Max Lyan a quelque chose de contradictoire. La lutte entre une imagination riche et facile et une raison solide donne à toutes ces pages le charme piquant d'une «ironie spirituelle et tendre». Lorsque la Fée des Chimères contait poétiquement sa triste vie, «ses paroles avaient un ton si doucement ironique que, parfois, je ne savais si je devais rire ou m'apitoyer. Je cherchais alors le vrai sens dans ses yeux; mais ces yeux, railleurs et tendres, m'embrouillaient davantage.» Quelquefois pourtant le regard de la conteuse se mouille, et elle s'excuse: «Les vieux cœurs sont si pleins de larmes qu'une émotion de plus les fait déborder. Ne remuez pas trop le mien.»
Depuis que son incognito était découvert, Max Lyan qui, m'affirme-t-on, a dans ses tiroirs plusieurs volumes inédits, hésitait à publier de nouveau. Elle vient enfin, après des années, de triompher de cette pudeur excessive et qui privait douloureusement quelques amis du beau et du délicat.
Cœur d'enfant est très différent de la Fée des Chimères, d'un art moins habile, mais d'une grâce plus spontanée encore. La Fée des Chimères, avec ce charme inattendu d'une poésie craintive jusqu'à l'ironie, est de ces livres qu'on ne refait pas. Mais ce conte renfermait le germe de plusieurs romans. Il me semble la préface, pudiquement hésitante et balbutiante, de confidences plus directes sur le cœur de la femme. J'imagine que les livres soigneusement cachés forment le cycle de l'amour et du rêve féminins, et Cœur d'enfant en dit le premier chapitre.