Ceux-là qui ont remonté dans leurs souvenirs d'enfance sont nombreux et plusieurs ont rapporté des trésors de ces brumes lointaines. Certains vers de Sully-Prudhomme sont jolis et émouvants comme des enfants tristes exilés dans une cour de collège grossièrement tapageuse; tels vers de Jean Aicard sont alertes comme des petits qui s'amusent. Le Roman d'un enfant de Loti est d'une grâce mièvre, vieillote et fausse; peut-être l'auteur est-il sincère, mais l'homme est trop bêtement vaniteux pour retrouver l'enfant en sa naïveté simple et il attribue souvent au passé les idées du présent. Les pages où le peintre Jules Breton conte son enfance sont exquisement vraies. Pourtant,—si l'on oublie l'immortel Petit Chose et cette Vie d'enfant dont Batisto Bonnet a fait un merveilleux livre provençal et dont j'eus la gloire d'aider Alphonse Daudet à faire un livre français—les femmes ont mieux que les hommes murmuré, souriantes d'aujourd'hui et frémissantes d'autrefois, les tempêtes des petits cœurs et les primes floraisons pas tout à fait écloses des imaginations. Les Mémoires d'une enfant de Mme Michelet sont, malgré ce qu'il y a de trop viril et de trop brusque, de trop Michelet, dans la nervosité de la phrase, une œuvre charmante et sincère. Les Souvenirs d'une enfant pauvre de Rose Romain ont quelque chose d'étriqué; ils expriment une âme naturellement médiocre que la misère précoce et trop continue a encore enlaidie et rapetissée; ils font plaindre l'infortunée petite fille sans la faire aimer. Mais, si la grâce est absente, l'émotion abonde, assez forte et poignante pour émouvoir le lecteur qui se défend. Le livre de Max Lyan est très supérieur à ces œuvres intéressantes. Je lui reproche quelques longueurs dans la dernière partie, mais le début conte la plus fraîche et la plus délicieusement enfantine des idylles et les pages centrales, douloureuses et souriantes, mettent aux yeux des larmes d'attendrissement et d'admiration heureuse.


D'après ces deux livres, j'essaie de rêver ceux qui suivront. Certains détails me font espérer que l'auteur nous dévoilera un jour, d'une main qui tremble un peu, les hésitations, les balbutiements, les erreurs, les élans brusques et brusquement arrêtés de l'amour en un cœur virginal. Elle nous dira aussi plus complètement la vraie femme de trente ans, apparue en une fuite dans la Fée des Chimères, celle qui ne sait plus sourire et qui dit, les regards brûlants: «Marchons... foulons l'avenir... Je veux vivre!... je veux aimer!»

Et, même en nous donnant de la vie directe avec toutes ses tristesses et ses violences, même quand elle nous dira les aridités de la passion et ses puissantes oasis, elle ne perdra jamais son don unique «de flatter notre amour du merveilleux et d'en mettre partout en doses délicates qui laissent clairement transparaître le réel».

VI
GROSSES CHEVILLES

Que le lecteur austère ou délicat se rassure: je ne me suis point égayé à soulever des jupes et à tâter ce qui se cache sous l'azur des bas; j'ai lu des vers. J'ai lu, en bâillant quelquefois, les vers parnassiens de Daniel Lesueur et de Louise Ducot. J'ai lu, avec un sourire méprisant, des vers aussi vides et moins sonores signés Madeleine Lépine et Jean Bertheroy. J'ai lu un recueil franco-roumain. J'ai feuilleté rapidement telles versificatrices indifférentes dont, tout à l'heure, je retrouverai les noms dans mes notes. J'ai pris la peine d'étudier, dans les rimes d'une certaine Berthe Reynold, le néant absolu. Enfin j'ai goûté un plaisir mélé et agacé à quelques vers sincères et vieillots d'Andréa Lex, à quelques vers sincères et enfantins de Marie Caussé.


Louise Ducot dédie ses Rêves d'exil à Sully-Prudhomme, en «hommage d'admiration et de reconnaissance». Et cette excellente élève doit, en effet, à son maître beaucoup de qualités extérieures et d'apparences de talent.