Notre armée actuelle n'est peut-être pas poétique. C'est en prose que les cantinières modernes parlent du régiment. J'ai l'honneur de vous présenter deux de ces braves femmes: Marguerite Belin, dite Jean Rolland, cantinière académique, et Marie Quivogne de Montifaud, dite Paul Érasme, qui, avant de servir Nos Sous-officiers, passa peut-être par les halles.
Jean Rolland a débuté par des romans villageois. Un paysan n'y peut rencontrer une femme seule sans se précipiter sur elle pour la violer (il paraît qu'ils aiment ça à la Revue des Deux-Mondes). Au milieu des plus jolis récits champêtres, le patriotisme exigeant de cette femme d'officier jette toujours quelque mélodramatique épisode d'invasion. Mais parfois, surtout quand elle conte des enfances, son écriture est souriante et vivante.
Ses romans militaires sont de la besogne bien faite, de bonnes plaidoiries éloquentes et ineptes, dignes des honoraires que leur prodigue l'Académie. On y trouve trop de négligences abstraites, trop de lapsus aussi, comme ce «bercail» qui est un «perchoir». Mais des chapitres entiers sont corrects et habiles, irritants de métier littéraire, de talent oratoire et insincère. Me Jean Rolland nous assure sans rire que, dans l'armée «de bas en haut, ce qui s'affirme à tous les rangs de la hiérarchie, c'est un désintéressement absolu, l'abnégation de soi-même poussée jusqu'à la démarcation (?) de l'individu, le sacrifice de l'intérêt personnel atteignant la limite où l'héroïsme côtoie la folie.» Baissez la tête, Lucien Descaves, Adolphe Retté, Georges Darien, Henri Rainaldy, et vous aussi, Émile Zola, dernier calomniateur de «la grande muette»! Pourtant le héros de Sous les galons vous inspirerait peut-être plus de pitié que d'admiration. Ce pauvre officier pauvre geint bien souvent sur l'insuffisance de la solde et se montre plutôt lâche dans la vie et dans l'amour. Un dénoûment providentiel, romanesque et ridicule lui apporte la forte somme et avec, espérons-le, «l'aplomb LÉGITIME de la fortune et de la naissance». Me Jean Rolland est fécond en ces petits mots de snob imbécile ou d'avocat qui nous croit vraiment trop bêtes. Avec une jolie inconscience apparente, il appelle fierté la soumission et courage l'obéissance tremblante. «Incapable de se plier à une discipline quelconque, l'ancien déserteur était POURTANT brave pour son propre compte.» Passez, muscade!
Paul Erasme fait toutes sortes de métiers qu'elle affirme littéraires. Elle a publié quarante volumes et elle s'imagine que là-dedans il y a des romans, des drames, des vers et de la critique. Trop riche, elle renie à moitié des Nouvelles drôlatiques «qu'on s'acharne à me jeter à la tête et qui ne sont qu'un incident dans ma vie,—question de métier et de pain quotidien». Elle me recommande particulièrement deux de ses livres: Nos Sous-officiers et un volume de critique. Mais la même lettre parle de ses «débuts dans la littérature dramatique qui n'a commencé qu'avec Nos Sous-officiers, en 1890»; et j'ai eu peur de la hardiesse de ses opinions littéraires. J'ai peut-être eu tort. En lisant le roman d'où est tirée la pièce avec laquelle «la littérature dramatique... a commencé», je me suis aperçu que quarante volumes d'exercices furent impuissants à apprendre à Erasme les premiers éléments de la langue française. Je n'insiste pas: Mme de Montifaud m'accuserait de m'attarder à «une question oisive». Je signale seulement ce beau livre où sont traités avec un mépris légitime «des cadets, profitant de ce qu'ils ont un frère sous les drapeaux, ou qu'ils sont fils unique de veuve, pour se dérober au service militaire.»
Je cite encore quelques lignes qui me semblent expliquer suffisamment nos désastres de 1870. Tout au moins, elles consoleront les vrais patriotes. Elles stigmatisent, en effet, «ces gueux sinistres, dont le nom national de Prussiens caractérisera toujours les parties basses de notre individu, puisque jusqu'alors ils ne nous en avaient montré que cet endroit de leur personne sur nos champs de bataille».
VIII
QUELQUES MÈRES GIGOGNES
Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces fécondes poseuses de lapins littéraires qui contribuent grandement à transformer la littérature contemporaine en une Australie famélique. Nous en retrouverons encore. Je vais aujourd'hui jeter une dizaine des plus prolifiques dans la même charrette.