A propos d'un monsieur qui, ayant passé une mauvaise nuit, fut content de voir revenir le jour, les réflexions suivantes vous procureront un succès:
«La planète, en tournant, le ramena vers des clartés solaires. Réellement il avait vogué à travers l'infini, puisqu'il se voyait, point matériellement infime, mais géant par l'idée, piqué sur l'avant du navire terrien dont un feu intérieur alimente la chaudière, de laquelle s'échappent les vapeurs condensées qui se heurtent et se frottent aux courants sidéraux pour constituer l'engrenage rotatif; il se voyait mesurant l'étendue et calculant les basses, l'œil sur sa boussole cervicale...»
Vous pourrez aussi vous rendre intéressant en reprenant pour votre compte tels vœux du pauvre esthète qui finira par perdre la «boussole cervicale»:
«Il se souhaita aveugle en un monde désert, pour jouir pleinement de la vérité des choses.»
Madame Th. Bentzon est une voyageuse et une liseuse: elle regarde avec sympathie, distingue les menus faits intéressants, conte avec un charme discret, commente en personne de sens. Il y a plaisir à lire ses études superficielles et élégantes, d'un talent lent et calme sur les littératures et les mœurs étrangères. Elle s'arrête un instant devant les types les plus divers, sourit à chacun, l'esquisse en traits facilement oubliables, mais aimables. Son écriture sans relief n'effarouche ni la Revue des Deux Mondes ni l'Académie, et pourtant ces grisailles, grâce à la souplesse du dessin, ne sont point déplaisantes.
Par malheur, ses innombrables romans me confirment dans cette pensée que la femme est également incapable d'ordonner un livre et de créer un caractère. Les œuvres féminines de quelque valeur sont courtes, ou expriment dans un désordre de conversation des choses vues, ou disent l'âme de l'auteur. Dès que l'œuvre exige une vue d'ensemble, un effort de synthèse, la femme y est inégale. Pour employer des mots allemands, peut-être la femme est-elle destinée à dépasser l'homme dans l'art subjectif; l'art objectif lui restera sans doute éternellement fermé. Elle aura d'autres Sapho et d'autres Desbordes-Valmore. Elle n'aura jamais un Sophocle ou un Balzac.
Les romans de Mme Bentzon sont construits avec de petites habiletés de feuilletoniste. Nous y retrouvons ces irritants secrets qu'on nous découvre graduellement, et les caractères sont aussi changeants et inconsistants que dans Georges Sand elle-même. Voici Constance, un des moins mauvais parmi ces livres indifférents, un des trois que l'Académie couronna, celui que l'auteur préfère. C'est l'histoire d'une jeune fille catholique qui aime un divorcé et ne l'épouse point. Il y avait là un sujet. Le bas-bleu a eu le courage d'en approcher parce qu'un homme de bonne compagnie, M. Octave Feuillet, historiographe de Sibylle, lui en avait parlé. Elle a, d'ailleurs, évité tout ce que l'étude pouvait avoir d'intéressant et de profond. Elle a énervé la force du sujet par toutes sortes de préparations lâches et adroites. Les cinq premiers sixièmes du livre sont dépensés à ces mesquines habiletés et à de souriantes anecdotes. Aux dernières pages seulement, le problème est, non point résolu, certes, ni même posé franchement, mais indiqué et escamoté. Et la conclusion est vraisemblable comme un dénoûment d'André Theuriet. Constance sera, si le bien-aimé l'exige, sa maîtresse; mais elle ne sera pas sa femme. «Je n'ajouterai pas l'hypocrisie au péché, ne laisserai jamais légaliser ce qui reste illégitime devant un tribunal qui défie toutes les lois de ce monde.» Raoul se montre digne de l'héroïque sacrifice, en le refusant. Et Constance s'écrie, heureuse: «C'est à dater de ce moment que je crois, que je sais que tu m'aimes. Adieu!» Et c'est fini. Les deux marionnettes ne seront plus rapprochées. Mme Bentzon est trop intelligente pour que j'aie à lui apprendre que ce sublime est banal et faux jusqu'au ridicule. Elle alléguera peut-être qu'elle a une clientèle à satisfaire et des couronnes académiques à mériter. Je ne suis pas de ceux à qui ces circonstances paraîtront atténuantes.
Le cerveau de Jeanne France est, certes, bien incapable d'enfanter, et il n'est jamais sorti d'elle rien qui ressemble, même de très loin, à un livre. Mais ce cerveau est atteint d'une maladie désagréable qu'on situe généralement autre part et dont je croyais la vieillesse féminine exempte. Elle a laissé couler quarante-trois volumes, et le flux continue. J'ai étudié les flueurs recueillies par la Baronne de Langis. Voici le résultat de l'analyse: liquide blanchâtre, tirant parfois sur le jaune, presque insipide et presque inodore (légère fétidité rance). Principaux animalcules en suspension: le vieillard sublime, la jeune fille chaste, la mère séduite qui expie, l'officier séduisant et instruit.