Avant de devenir cantinière en chef de l'armée franco-russe et barnum de la Nouvelle Revue, Mme Edmond Adam écrivit de la philosophie banale, et aussi des romans où des artifices lents et naïfs croyaient suggérer des rêves de beauté. Païenne est le moins mauvais de ces livres qu'admira Jules Lemaître, insulteur de Barbey d'Aurevilly et flatteur de Sarcey, lâcheté souriante, heureuse de frapper la vieillesse des lions, plus heureuse de caresser tout habile qui fait semblant d'être un écrivain et qui sait être une influence. Païenne, sous l'apparence d'un roman par lettres, est un long duo d'amour en prose poétique. Les seuls livres que les femmes aient réussi,—œuvres épistolaires, mémoires, confessions, demi-romans déguisés sous l'une de ces formes,—sont écrits à la première personne. La prose poétique, par sa grâce jeune et comme inachevée, par la liberté de son lyrisme équivoque, est un genre féminin, comme au théâtre les travestis sont des emplois féminins. Si Mme Adam était une femme de talent, elle pouvait faire de Païenne un petit livre exquis. Par malheur, le volume, qui paraît court à qui compte les pages, devient bien long quand on essaie de lire. Les amoureux de Juliette Lamber ont le bonheur bavard et rabâcheur, vite ennuyeux pour qui les écoute. Et ils ne sont pas sincères; ils se battent les flancs pour aimer, surtout pour dire leur amour. Dès le commencement, Tiburce avoue des préoccupations d'auteur: «Je tiens à prolonger et à nuancer cette délicieuse préface.» Il lui semble que sa maîtresse Mélissandre (oh! mon Dieu, les jolis noms!) écrit merveilleusement, et il lui demande plus de descriptions que de baisers. Cette personne complaisante ne refuse jamais à celui qu'elle aime un exercice de style. Le livre, agaçant dès les premières pages et inquiétant de fausseté, devient peu à peu monotone et endormeur. Cette «apothéose de l'amour» déplaît d'abord par ce qu'elle a de péniblement et banalement théâtral; bientôt elle nous laisse bâiller, indifférents, comme un dithyrambe sur l'Alliance.


Visitons quelques accouchées moins ridées, déjà loin pourtant de leur première gésine.

Jeanne Mairet (Mme Charles Bigot),—car elle signe d'un pseudonyme et d'une parenthèse,—en est à son dixième volume. Celui-ci, un peu prétentieux, croit contenir Deux mondes, ancien et nouveau continent. Il renferme surtout de nombreuses imitations. Imitation commerciale de Paul Bourget: Outre-mer, paraît-il, s'est bien vendu en Amérique; essayons de passer aux mêmes clients un rossignol analogue. Imitation dans la composition: les documents, empruntés au même Bourget que la noble idée d'exportation, sont disposés à la façon naturaliste, un peu plus gauchement que chez les habiles. Le style semble imité de M. Georges Ohnet, et Armand Sylvestre, l'ineffable critique qui admira les banalités incohérentes du Curé de Favières, ne se déshonorerait guère plus à applaudir Jeanne Mairet. Marcel Prévost a prêté deux de ses intéressantes demi-vierges. Les détails de l'intrigue ont été ramassés dans tous les feuilletons de France et d'Angleterre. On retrouve ici le vieux parent, perdu de vue pendant des années, qui revient en mendiant et, touché du bon cœur des siens, s'empresse de mourir en leur laissant le gros héritage. Le professeur pauvre, trop fier pour avouer son amour à la jeune fille riche, orne également ce livre. Rassurez-vous: le secret se dévoilera sans qu'il y ait de la faute de personne. Le délire d'une bonne fièvre typhoïde rendra innocemment bavard le professeur qui fut jusque-là héroïquement muet. Il y a aussi une vilaine intrigante qui se fait presque épouser par un monsieur très estimable. Ne tremblez pas trop: Jeanne Mairet est bonne comme une providence jamais en défaut. Elle poussera la vilaine intrigante à écrire deux lettres en même temps, une pour son amant, l'autre pour son fiancé. Vous devinez qu'une inévitable erreur d'enveloppe dirigera vers le fiancé l'épître destinée à l'amant. Ainsi, une fois de plus, la vertu sera protégée et le vice puni.

Parmi tous ces enfantillages un peu bien connus, je dois signaler une nouveauté. Pour que le livre soit de meilleure défaite de l'autre côté de l'eau, les Américains y ont le beau rôle. Mais cette pauvre Française de Jeanne Mairet n'a pu leur donner que les qualités ordinaires aux jeunes premiers Français. Les Français, en revanche, ont chez elle les défauts que nos vaudevilles prêtent aux «transatlantiques». La conception me paraît vraiment bien puissante pour l'intelligence de Jeanne Mairet, et je suppose qu'elle a, sur épreuves, imposé à ses personnages un ingénieux échange de noms.


C'est de Flaubert que Mme Stanislas Meunier doit avoir appris à construire une phrase. Elle ne paraît point avoir étudié les somptuosités de Salammbô ou la souplesse vivante de Madame Bovary; mais uniquement le Flaubert sec et automatique de l'Éducation sentimentale. Et seul l'enseignement grammatical lui a profité; elle n'a pu apprendre à composer un livre ou même un chapitre. J'ai lu d'elle deux volumes: Pour le bonheur, Aimer ou vivre. Le premier s'orne en épigraphe de ce mot de Chateaubriand: «Le roman prend en croupe l'histoire». J'ai bien peur que, trop faible de reins, la pauvre bête n'ait buté dès le premier pas et ne se soit plus relevée, écrasée sous la double charge. Mme Meunier croit naïvement avoir fabriqué un roman historique, parce qu'elle a coupé son anecdote en morceaux plats et minces entre lesquels elle a glissé des tranches d'histoire ou même des documents textuels. Les chapitres d'Aimer ou Vivre sont encore des sandwichs, non plus à l'histoire, mais à la médecine. D'héroïques phtisiques, condamnés par le docteur à choisir entre quelques jours d'amour ou beaucoup d'années d'ennui, optent pour la passion, et nous assistons à leurs baisers et à leurs crachats. En le purgeant de quelques renseignements physiologiques, le sujet permettait peut-être une nouvelle, un peu frêle, un peu banale, touchante cependant. Mme Meunier veut moudre plus de farine qu'elle n'a de blé: elle laisse le son et ajoute du plâtre et toutes les balayures du moulin. Son pain plus que complet contient parfois des matières répugnantes.

Par l'abondance de sa documentation, par la gaucherie avec laquelle elle mêle documents et historiettes, par les nombreux personnages parasites dont elle encombre ses livres (tel, dans Aimer ou Vivre, ce mari, grotesque suivant la formule, qui sert uniquement à tenir de la place et dont le revolver inutile et brutal vient tuer un mourant), par les mérites grammaticaux et monotones de son écriture, Mme Stanislas Meunier se rend bien terrible à lire. Toutefois j'ai goûté la vérité nuancée de quelques-uns de ses personnages féminins, et la Monique de Pour le bonheur m'a intéressé par la souplesse simple et vivante de certains de ses gestes.