Camille Pert fait de la tapisserie à l'aiguille. Elle se procure le canevas chez n'importe quel fournisseur et le couvre patiemment de points psychologiques et gris. Seulement, tout à la fin, elle dessine une flaque rouge. Elle a trouvé le sujet du Frère chez l'un ou l'autre de nos innombrables marchands d'incestes, a chipé l'idée et le titre de la Camarade à je ne sais quel vaudevilliste, et ses Florifères sont une édition revue et pédantisée des Mères stériles d'Henry de Fleurigny. Ses personnages masculins sont bien étranges. Un jeune médecin, repoussé par une femme, se venge comme une cuisinière renvoyée. Le mari de la camarade est ce qu'on peut imaginer de plus invraisemblable. Camille Pert a voulu faire un être médiocre et quelconque, et elle l'a affligé d'une manie raisonnante et systématique qui serait possible chez un imbécile, chez un fou ou chez un penseur. Supposez que Molière, aussi bête que Coquelin, ait voulu son Arnolphe tragique. Le bourgeois à la fois plat et paradoxal de Camille Pert pouvait être amusant, si l'inconsciente avait senti ce que sa création a de caricatural et n'avait pas prétendu nous donner de l'observation impartiale et de la vérité moyenne. Ce mari adresse, en effet, à sa pauvre petite femme, des reproches bien risibles: il a fait un mariage d'inclination, mais il est furieux d'aimer plus qu'il ne se le proposa, et il ne pardonne point des joies trop grandes, en dehors de son programme. Le traître du même livre,—car, lorsque Camille Pert a ses trois cents pages de psychologie, un traître vient toujours dénouer l'histoire, d'un brusque geste mélodramatique,—est encore assez extraordinaire. C'est un homme à bonnes fortunes, mais un don Juan bourgeois et prudent qui ne prendra jamais la femme d'un ami, «car il n'y a pas de sensation d'amour qui vaille la somme d'ennuis qui pourrait en résulter». Il a rencontré une seule fois l'amant de la camarade et il s'est irrité contre le timide gaffeur, comme un joueur habile qui voit un novice faire des fautes. Et, parce que l'esthétique de Camille Pert exige une éclaboussure de sang sur le mot «fin», voici que ce mondain souriant, superficiel et égoïste, agit comme un jaloux sauvage et, oubliant «la somme d'ennuis qui pourrait résulter» d'un meurtre, tue l'amant d'une femme qu'il n'aime point et dont il ne voulut point.
L'écriture de Camille Pert est aussi personnelle que ses sujets. Il y a, naturellement, dans ses minutieuses psychologies, beaucoup d'inconscientes parodies de Bourget. Parfois elle s'élance à de gros lyrismes lourds: on sent qu'elle vient de s'entraîner en lisant quelques pages de Zola. Un de ses personnages revient-il sur son passé, les innombrables: «Et c'était... et c'était... à présent c'était... c'était maintenant», trahissent encore le décalque du procédé naturaliste. Le plus souvent, ses phrases sans couleur, hachées de points de suspension, rampent aussi invertébrées qu'une tirade de Sardou, vraiment dignes de l'approbation de Francisque Sarcey.
Payées à la ligne, les ouvrières en feuilleton noircissent beaucoup de lignes.
Mme Gouraud, née en 1854, m'écrivait à la fin de 1897: «J'ai commencé à écrire à 14 ans, et depuis j'ai donné trois cents nouvelles variant de 100 à 3 000 lignes... Mes feuilletons, longs de 12 000 a 30 000 lignes... Celui que j'ai en cours en ce moment dans la France a 25 000 lignes. Il s'intitule Cœur de France, est patriotique, dialogué, très dramatique; il est signé Perrot d'Ablancourt, nom de mon aïeul maternel. J'ai sous presse Dieu et Patrie, volume illustré de 15 000 lignes grand format, et aussi Cœurs vaillants, volume illustré de 12 000 lignes. Je travaille à un grand roman qui m'a été demandé par un journal de Paris, Sans Patrie; il aura 20 000 lignes.» Et elle a publié des contes, des légendes, et beaucoup d'autres romans très longs. «Celui que je préfère et que je trouve le mieux est: Cœur de France, histoire d'une française mariée avant la guerre à un général allemand.»
Effrayé de cet inventaire, je n'ai examiné aucun des articles fournis par la maison Gouraud.
Pourtant j'ai repris un peu courage et j'ai lu quelques feuilletons écrits par des femmes. Voici la recette la plus communément suivie pour la confection de ce plat populaire:
Prenez un secret que vous découpez en cinq tranches aussi égales que possible. Entourez-le de quinze personnes intéressées à le connaître et de cinq personnes intéressées à le cacher: femme de la victime, femme du meurtrier; les trois filles de la victime et les trois garçons du meurtrier (ces jeunes gens s'aiment beaucoup, naturellement); les deux fils de la victime et les deux filles du meurtrier (ces jeunes gens ne s'aiment pas moins que les premiers). Vous pouvez ajouter des oncles et des tantes et faire aimer chacun de nos dix jeunes gens par quelqu'un qu'il repousse. Parmi les dix dédaignés il sera élégant d'en faire cinq très blonds, très naïvement bons et dévoués, cinq très bruns, et dont la méchanceté s'irrite d'un refus. Vous pouvez d'ailleurs faire autant de cordons de petites bêtes amoureuses que vous voudrez. Mais vingt intéressés autour de cinq grosses tranches de secret suffisent à constituer un plat présentable. Vous rapprochez successivement chacun des vingt intéressés de chacune des cinq tranches, ce qui vous procure cent dialogues. Vous les en éloignez ensuite par cent autres dialogues, et le rapprochement définitif vous donne votre troisième cent: 300 dialogues × 100 lignes × 0 fr. 50 = 15 000 francs, auxquels il convient d'ajouter une somme égale comme prix de la sauce de récits et de réflexions.
Madame Emma de Roussen signait jadis Pierre Ninous. Après un procès qui fit quelque bruit, elle devint Paul d'Aigremont. Elle m'écrit de nobles paroles: «J'ai entrepris de relever le roman populaire, de diminuer les crimes, les cambrioleurs et autres choses si pernicieuses qui souvent servent d'exemples.»