J'ai lu d'elle quatre volumes où je n'ai pas trouvé en effet la chose pernicieuse dénommée cambrioleur. Mais j'ai eu le chagrin d'y rencontrer des tas d'incestes, des monceaux de documents vendus à l'ennemi, des fleuves de poison bus par des troupeaux de victimes, assez de testaments supposés pour remplir une étude de notaire, un lot de faux en écritures publiques ou privées suffisant pour occuper dix années de Couard, Belhomme et Bertillon. Et des êtres aussi raisonnables que vous et moi étaient enfermés en des asiles d'aliénés, pour que de vils gredins pussent jouir de leur fortune ou leur enlever leur fiancée. Et les braves gens des mêmes livres mentaient tous les jours et tuaient toutes les semaines.
L'œuvre maîtresse de Paul d'Aigremont s'appelle Monté-Léone. Comme le titre l'avoue naïvement, c'est un démarquage de Monte-Cristo. Quelques incidents empruntés aux Mystères de Paris et au Juif-Errant viennent corser un peu l'intrigue trop simple du père Dumas.
L'écriture de Paul d'Aigremont est précise comme celle de Jean Laurenty dite Bouche-de-Colibri: «Dieu me rédimerait de mon courage.» Le contexte m'informe que rédimer signifie ici récompenser. Le pléonasme fleurit dans ses jardins comme dans ceux de Cécile Cassot: «Il le ferait certainement à coup sûr.» Parfois il se mêle d'étourderie et donne d'assez joli galimatias: «Autant vaut mieux ne pas l'entreprendre.» Un avocat d'une éloquence géniale vante un viel «très grand, encore plus vaste.» C'est aussi dans un feuilleton de Mme de Roussen que Vadius a relevé cette phrase admirable: «La mort de votre femme, c'est-à-dire un fait semblable, a provoqué des causes identiques.» Quand les revendications du féminisme auront triomphé, j'espère que Paul d'Aigremont fera un excellent député. Nul ne réussira mieux à envelopper une injure d'élégance parlementaire. Jamais elle n'appellera vache une femme, fût-elle d'un pays d'élevage. Elle est trop polie, et ça ferait trop peu de lignes. Mais elle lui attribuera «le vague aspect de ces ruminants qui, dans les herbages de la Normandie, son pays natal, avalent des plantes odorantes, pour donner après le plus riche et le plus crémeux des laits.»
J'ai lu de Georges Maldague: Rose sauvage, Tue-les et Mam'zelle Trottin. Mam'zelle Trottin et Rose sauvage ont le même centre. Les fils d'un forçat ignorent leur état civil. Ils aiment, veulent se marier, et la maman est très embêtée de chaque morceau de vérité qu'on lui arrache.—Georges Maldague est surtout fière d'avoir écrit Tue-les. Ceci, c'est le roman populaire à thèse. Il ne faut pas tuer votre femme, même si vous êtes sûr qu'elle vous trompe; parce que, même quand on est sûr, il arrive que ça n'est pas vrai. Georges Maldague a une manière de talent: elle délaie ses vaudevilles tragiques en une langue fade, mais correcte, supérieure à celle de tels «artistes» de l'un et de l'autre sexe. Il lui arrive même de montrer quelque prétention et de caresser d'une périphrase les chats, gracieux «mammifères ronronnants.» Car Georges Maldague est une savante. Elle aime les curiosités médicales. Elle tire bon parti des paralysies, des amnésies et des catalepsies. Je la définirais volontiers un Jules Claretie moins veinard et livré par le hasard à un public censé inférieur. J'estime également cette brave servante d'auberge et ce garçon bien stylé de restaurant chic.
On me signale encore beaucoup de femmes employées dans le feuilleton. Un cas me semble intéressant, celui de Charles de Vitis, lauréat du Petit Journal pour le Roman de l'ouvrière. On m'affirme que ce pseudonyme pédant et bachique désigne un monstre étrange, composé de cinq femmes secrétaires et d'un prêtre directeur. Je n'ai examiné aucune grappe produite par la souche à cinq sarments. Mais j'ai voulu la désigner à l'Académie. S'il est bon que M. Hanotaux, singe politique de Richelieu, couche quai d'Orsay, il y aurait injustice à ne pas offrir un fauteuil sous la coupole à l'abbé Vigneron, successeur du Richelieu littéraire, fabrique de romans, comme le cardinal fut une fabrique de tragédies.
IX
EN ENFANCE
Plus encore que l'instituteur, l'institutrice est persuadée de sa supériorité intellectuelle et de l'importance incomparable de sa mission. Pourtant elle apparaît moins grotesque. Elle joue, en somme, un rôle féminin en continuant la maman. De même, lorsqu'elles écrivent pour enfants, les femmes se montrent parfois un peu moins ineptes et un peu moins gauches que les hommes.