Je pense beaucoup de mal de l'éducation moderne et de toute éducation prolongée. L'école ne peut exister que par la docilité, la crédulité et l'esprit d'imitation de l'élève. Il est abominable de nous enfermer trop longtemps dans ces mérites enfantins, de construire avec les vertus d'un âge les vices d'une existence, de nous «instruire dans l'ignorance» de la vie et de nous condamner à «vieillir dans une longue enfance». La science des classes est nécessairement une science morte, qui empoisonne esprit d'examen et originalité. L'éducation ne peut que briser le caractère ou le ployer à des hypocrisies que secoueront brutalement de prochaines révoltes.

Quel que soit l'orgueil de nos pédagogues, lequel oserait se dire supérieur à Bossuet, à Fénelon, ou même à Sénèque et Burrhus? Le premier ne put rien faire de son élève; le second abrutit le sien, et, sans la contrainte des «cinq ans de vertu», Néron fût devenu un moins cruel comédien. Il y a, en effet, trois sortes d'éducation: la bonne, celle qui ne réussit pas du tout, qui se contente de faire perdre du temps; la médiocre, qui apaise le présent et exaspère l'avenir; la mauvaise, qui réussit tout à fait et qui est une voleuse d'énergie.


Parmi les bas-bleus éducateurs, les uns s'adressent aux petits enfants, d'autres aux jeunes filles, d'autres enfin au public adulte et en particulier au public enseignant. On peut donc les distinguer en institutrices, demoiselles de compagnie et professeurs d'école normale.

Les institutrices sont innombrables. Voulez-vous une abondante salade de noms et de pseudonymes? Mme Leroy-Allais, veuve du colonel Leroy-Ramollot, sœur de l'imbécile Alphonse des «Œuvres anthumes»; mesdames Noémi Balleyguier, Chéron de la Bruyère, Julie de Monceau, de Sobol, de Bellaigue, Colomb, de Bovet, de Paloff, de Witt (née Guizot), Th. Vernes (née de Witt), de Bosguérard; Mlles Leconte, Jeanne de Coulomb; tante Jane, tante Rosalie, Bruno, Eudoxie Dupuis, Mélanie Talandier, Marthe Bertin; Amélie Amestoy, Marguerite Levray, vicomtesse de Pitray, Mme Bellier, Mme Mesureur qui, sous le pseudonyme d'Amélie Dewailly, s'adresse à nos enfants, comme François Coppée s'adresse à nous. Je m'arrête, découragé, au tiers de ma liste qui, encore, doit être ridiculement incomplète. Et quelques-unes de ces vaillantes ont publié quarante, soixante, jusqu'à cent volumes. Ce dernier cas est celui de Mme de Witt, qui travaille aussi, il est vrai, pour grandes personnes, et que nous aurons le plaisir de retrouver.

Bien entendu, je n'ai pas lu tout ce fatras. Je me suis déclaré satisfait après cinq volumes de Mme O. Gevin-Cassal, quatre volumes de Mme Constant Améro, un volume d'Adriana Piazzi et un de Mme Berthe Flammarion. Une vingtaine d'autres volumes sont là devant moi qui m'adressent des reproches et des prières: je me suis contenté d'en couper les pages et de parcourir trois lignes çà et là, pour me rendre un compte plus exact des modes générales.

De mes recherches, insuffisantes peut-être,—mais qui aura le courage de faire mieux?—je rapporte trois remarques principales:

1o La vogue est encore aux Alsaciens-Lorrains et, dans presque tous les récits de longue haleine, la guerre de 1870 fait un premier ou un dernier chapitre agréable. Ces dames lisent utilement Erckmann-Chatrian. On trouve dans Berthe Flammarion un «docteur Mathéus» qui est «bon» au lieu d'être «illustre», et Fille de Lorraine, de Mme Améro, est une puérilisation des Rantzau.

2o Ces dames ont, naturellement, de l'esprit à revendre, et nous le font bien voir. Tout en amusant nos enfants, elles préparent un public aux futurs vaudevillistes. La vocation du Gandillot et du Valabrègue qui menacent nos fils sortira sans doute d'un de ces livres d'aspect pacifique. Elles ont surtout l'esprit,—bien féminin peut-être,—de mal entendre ce qu'on dit. Elles prêtent à leurs personnages cette demi-surdité créatrice d'amusants quiproquos. Dans Mme Flammarion, on demande à une paysanne qui vit atterrir un ballon ce que sont devenus les aéronautes. Elle répond: «Les aromates, qué que c'est que çà?» L'auteur est si heureux de cette plaisanterie qu'il essaie de la renouveler vingt pages plus loin. Dans Mme O. Gevin-Cassal, un employé de chemin de fer vient d'annoncer la station Vanves-Malakoff. «Nini ouvrait des yeux tout ronds, car elle avait compris Œuf-à-la-coque

3o Il y a deux histoires: l'histoire de la petite fille méchante que le malheur convertit; l'histoire de l'enfant bien sage et débrouillard qui tire ses parents d'embarras innombrables et arrive à la fortune. Mais, en revanche, il n'y a qu'un idéal, le million; qu'une récompense, le gain du million; qu'une punition grave, la perte du million.