Quel parti chaque institutrice tire-t-elle de ces éléments invariables?
Mme O. Gevin-Cassal écrit avec une abondance facile. Il ne lui manque ni les banales élégances, ni l'émotion larmoyante. Elle sait l'art de délayer en trois cents pages les aventures et les mésaventures de la petite fille méchante dont l'infortune fait une perfection et une institutrice en attendant le mariage riche qui la récompensera. Outre le respect de l'argent, elle enseigne l'amour filial, le patriotisme, la docilité surtout, et que railler est bien vilain. Son plus gros livre, Histoire d'un petit exilé, constitue, m'écrit-elle, «le tome I de ses mémoires» et, perdus en une diffusion endormeuse, pouvait présenter quelques détails intéressants et réveilleurs. Malheureusement le bas-bleu a déguisé en petit garçon la petite fille qu'elle fut: grâce à cet absurde démarquage, les événements vrais deviennent plus faux que les autres, et les sentiments éprouvés sont les moins vraisemblables. En dehors de sa littérature enfantine, Mme Gevin-Cassal a publié des Souvenirs du Sundgau, où quelques renseignements sur les mœurs populaires de la haute Alsace font pardonner des nouvelles lentes et ennuyeuses. Cette institutrice (je parle du métier littéraire et néglige les biberons qu'on peut inspecter entre temps), emploie le plus souvent un français correct et usé. J'ai pourtant rencontré chez elle des «boiseries qui revêtissaient entièrement les parois». Plus que ce barbarisme lamartinien:
Comme un fils de Morven me vêtissaient d'orages,
je lui reprocherai l'imprécision et la prétention de son vocabulaire. Je lui en veux aussi de certaines plaisanteries un peu bien pédantes et difficiles. J'ai donné ses livres à la petite fille d'amis peu patients que j'aime à taquiner. A chaque page, elle leur demande l'explication de phrases comme celle-ci: «Quant à sa pseudo-écriture (une espèce de gribouillis hiéroglyphique, des c en convulsion de limaces, des e hydrocéphales, des t plus tordus que la fée Carabosse...) sa soi-disant écriture, il eût fallu, pour la déchiffrer, un nouveau Champollion.»
Mme Constant Améro, qui signe aussi Marie Améro et Daniel Arnauld, combat l'esprit d'aventures en personne qui craint de s'y laisser séduire. Ses livres sont le contre-poison à ordonner après la lecture de Robinson et des romans de Fenimore Cooper. Chez elle, les histoires de contrebande finissent mal, les tentatives de colonisation sont ruineuses et meurtrières. Elle est intarissable sur les fatigues et les dangers de la Vie au désert. Ici, le million ne se gagne pas par des coups d'éclat: il s'économise, assez vite d'ailleurs, et quelquefois on le ramasse quand on se baissait sagement dans l'espoir modeste de cueillir une épingle. Elle profite de toutes les circonstances pour nous enseigner les petites vertus domestiques, le respect des lois et,—sauf, bien entendu, quand la patrie est en danger,—la prudence. Outre de courts récits innombrables, elle a écrit deux bouquins énormes: Fille d'Alsace, qui obtint de l'Académie une mention honorable; Fille de Lorraine, qui ne la méritait ni plus ni moins et qui n'a rien eu. Ce sont des éloges bien sentis de «cette forte race de l'Est, ayant plus de volonté que d'imagination»; ou plutôt, de ces deux races, l'une si grossière, l'autre si fine, mais également agaçantes et pratiques, et qui, suivant un mot qu'affectionne la bonne Alsacienne Gevin-Cassal, aiment par-dessus tout «le butin»; de ces deux races dont les plus nobles expressions littéraires sont Erckmann-Chatrian, gros bons vivants habiles, et Maurice Barrès, le plus sec et le plus avisé des stendahliens.
Le héros de Mme Adriana Piazzi, Nicole Flambart dit Sans-Souci, est un brave enfant laborieux et serviable. Il a bon cœur, donc il sera riche. Je ne conseille à personne son moyen de fortune. Il s'engage comme matelot et fait naufrage. Il va mourir de faim, allongé sur une planche, quand il rencontre un magnifique navire abandonné de son équipage sous prétexte de fièvre jaune, mais qu'un bienfaisant cyclone eut soin de désinfecter. La trouvaille procure à Nicole des vivres d'abord et bientôt deux millions. Ce succès me comble d'une joie d'autant plus vive que l'aimable garçon, malgré son surnom, n'est nullement égoïste: Sans-Souci se soucie beaucoup des malheurs de sa famille, et des défaites de la France. A peine millionnaire, il vient défendre Paris assiégé. Il fait son devoir au Bourget. «Blessé déjà par quelques coups de baïonnettes prussiennes», il reçoit encore: 1o «une balle dans le côté,» 2o à sa «vareuse bleue, un ruban rouge» auquel pendait «une croix qui brilla un instant sous ses yeux et fit palpiter son cœur».
Le jargon franco-italien d'Adriana Piazzi a des grâces inattendues, et telles de ses ignorances valent des malices conscientes. Je suis heureux quand elle prononce administré pour pauvre diable: «Orgueil, orgueil, où vas-tu te nicher? n'as-tu pas les palais où tu demeures en souverain, sans venir encore troubler la cervelle de nos administrés?» Il serait injuste aussi de reprocher à cette Italienne ce que son charabia a de filant et de macaroni; je cite, en exemple, un fragment d'une phrase, courte d'ailleurs: «Cette croix d'argent à ruban de soie rouge pour laquelle les enfants, et plus tard les hommes, font tant de belles choses afin d'être dignes de la mériter...»